SUD QUOTIDIEN :Procès d’un authentique combattant

Ce n’est nullement une provocation de notre part au moment où s’ouvre le procès de l’ancien président tchadien. Nous pensons que le Sénégal a ouvert aujourd’hui le procès d’un authentique combattant de la promotion et de la sauvegarde de la dignité de l’Afrique et de l’homme noir. Cette position exprimée sur le procès de l’ancien président tchadien est d’abord le fruit d’une conviction établie et le résultat d’une quête permanente de sens. Cette quête de sens qui nous permet de fixer par nous-mêmes, pour que les autres ne soient pas les seuls à le faire, les repères historiques qui ont marqué sur ce contient les grands mouvements sociaux et politiques, les faits et événements historiques importants qui constituent en Afrique notre mémoire collective. On ne peut juger cet homme en détachant les faits qui lui sont reprochés du contexte tchadien et l’histoire dramatique de ce pays. Hissène Habré n’est pas un vulgaire criminel. Loin s’en faut ! Messieurs les juges des Chambres africaines, si avant de le juger, vous prenez davantage de temps de comprendre son histoire personnelle et celle de son peuple, vous rendrez un grand service à l’Afrique.

Car, nous restons persuadés, que ce faisant, vous proposerez dans cette affaire une jurisprudence de principe qui dépasserait les contingences politiques du moment, transcenderait la rhétorique et l’activisme sélectif des organisations de défense des droits de l’homme. Vous relativiserez ainsi les positionnements diplomatiques qui cherchent à travers ce procès à assouvir des intérêts trop éloignés des exigences d’une justice authentique, équitable et utile pour l’avenir de nos sociétés.
En un mot, vous rendrez une bonne justice. A vous qui êtes appelés à assumer la responsabilité de mener ce procès, vous ne pouvez pas vous engager dans cette affaire, sans connaître au préalable d’où vient le justiciable dont le sort pénal repose entre vos mains. Votre curiosité intellectuelle vous a peut-être déjà conduite à chercher à comprendre ce qui est arrivé au Tchad, au cours de ces trente, quarante dernières années. Faites-le, messieurs les juges de la Chambre ! Cela vous aidera à affiner davantage que vous jugez. Votre connaissance de ce pays éclairera votre appréciation des faits et des « preuves » qui vous sont présentés, pour vous amener à entrer en voie de condamnation, le jour où vous allez livrer votre sentence contre Hissène Habré. Messieurs les juges, au cours du procès, mais surtout au moment de vos délibérations – en pensant naturellement aux victimes-, efforcez-vous d’avoir une lecture relative de l’ensemble des faits et circonstances qui entourent cette affaire.
Dans cette perspective, nous vous invitons à méditer cette extraordinaire réflexion du journaliste Sidy Gaye qui a écrit :
« (…) Puisqu’à la vérité celui qu’on présente aujourd’hui comme le pire des tyrans africains n’est pas tout à fait perçu comme tel par toutes les couches de l’opinion continentale. Ceux qui n’étaient pas en culottes courtes ou ne sont pas amnésiques, ceux qui, quel que soit leur âge de l’époque l’avaient véritablement suivi dans ses multiples refus, depuis le rejet de la tutelle libyenne, jusqu’à la fin de non recevoir opposée, en toute franchise à François Mitterrand alors entouré d’une kyrielle d’obligés après son discours de la Baule, peuvent très certainement ne pas partager du tout, ses convictions, mais n’ont assurément aucune raison de lui manquer si gratuitement de respect.
A cet homme qui, après les débâcles infligées à la légion islamique dans le nord tchadien, successivement à Fada, Zouar, Ouadi Doum, Aozou jusqu’en territoire libyen, a indirectement aidé, le bouillant colonel Kadhafi de l’époque, à réviser ses stratégies et toute sa vision politique au point de devenir depuis lors, l’énorme source de sagesse et de lumière, le visionnaire de l’incontournable recours de la diplomatie africaine pour la sincérité de la quête de la paix, de la concorde et de la fraternité, chaque citoyen sahélien lui est en partie redevable de sa quiétude actuelle. »
En jugeant Hissène Habré, c’est une certaine conception de la liberté de l’Afrique, à un moment donné de son histoire que vous jugerez. Vous ne pouvez pas, comme certains vous y invitent, à juger, juste pour faire un exemple ? Cette logique là est un point essentiel du débat ouvert à propos du procès d’Hissène Habré.
Nous prenons part, à notre manière, dans ce débat qui s’ouvre à peine. L’Afrique a certainement plus besoin de la lutte pour la promotion des droits de l’homme que d’autres sur terre. Il ne fait aucun doute non plus, qu’à ce stade-ci de son histoire, ses nouvelles générations ne vivent et n’aspirent qu’à une application effective de tous les principes érigés en matière de promotion et de protection des droits de l’homme et de toutes les libertés publiques.
Toutes les générations d’hommes et de femmes sur ce continent, ont conscience de payer souvent dans la plus grande solitude de leur combat quotidien, le plus lourd tribut, le prix le plus cher, pour le respect des droits de l’homme. Mais de là, à leur choisir et à leur imposer des priorités dans cet engagement, il y a des pas qu’il serait bien imprudent de franchir. Que pensent ceux qui combattent l’impunité de la magistrale leçon que l’Afrique du Sud de Nelson Mandela a servie à l’humanité entière en remettant le compteur de toutes les rancœurs à zéro ? Fallait-il jeter tous les blancs tortionnaires dans les eaux de l’Océan Indien ou Atlantique sous prétexte de lutter contre l’impunité ? La réponse est non.

ABDOULAYE THIAM, BACARY D.MANÉ ET AMADOU BAÏDY SOW