Ramadan ; spirituel, rituel, communautaire, familial, culturel, politique et économique.

Le Ramadan est le neuvième mois du calendrier hégirien, c’est l’un des cinq piliers de l’Islam. C’est le mois du jeûne, le mois saint par excellence pour les musulmans et Laylat Al Qadr (la nuit du destin) est dans ce mois sacré.

Si l’Islam est une foi, une spiritualité, s’il est un dans la conception du monde, les principes de vie et les valeurs, force est de constater qu’il a intégré les coutumes, les habitudes, les diversités culturelles dés qu’elles ne sont pas contraires à un principe de la foi et de la pratique, partout où il s’est implanté.

Le mois du Ramadan en est une parfaite illustration, c’est un temps religieux, un mois sacré durant lequel la vie s’inverse totalement au rythme des heures du jeûne.

C’est un rite ancestral et populaire qui se décline par de nombreux changements dans la vie sociale et familiale.

Il commence par des échanges de vœux pour un Ramadan de paix, de fraternité et de spiritualité. L’aspect vestimentaire change, plus de simplicité, voile pour les femmes, moins de tenues provocantes, sexy. Les hommes, eux mêmes, se mettent au tempo religieux ; djellabas et chapelet sont au rendez vous.

Le Ramadan est aussi un moment de réunion familiale, de partage des repas dans la joie, la convivialité collective. Au Tchad, il y a un menu spécial Ramadan : dattes, thé, café, jus de Bissap, soupe aux légumes, beignets, plats de viande, poulets, salade et la traditionnelle bouillie de mil ou de maïs. Au Sénégal, c’est pareil, le menu se décline en dattes, thé, café, croissants, plats de riz au poulet, à la viande, poissons, gâteaux etc. Comme on peut le constater les tables sont copieusement garnies.

Ce mois béni du Ramadan est aussi une occasion pour les femmes mariés d’offrir des plats très copieux à leur belle famille, c’est une tradition au Tchad, elle existe au Sénégal aussi ; c’est le « Suukëru Koor » qui peut se composer aussi de tissus, d’argent ou de paniers remplis de denrées alimentaires. Cette pratique symbolise le respect, la considération envers les beaux parents qui sont très sensibles à cette attention.

Il est quelque part paradoxal de voir cette frénésie consumériste avec la pratique du jeûne qui suppose un certain ascétisme. Il est évident que les joyeuses retrouvailles en famille donne un coup d’accélérateur à la consommation. Dans les pays arabes, la même ambiance conviviale, familiale où les tables sont remplies de plats sucrés, salés, soupe, repas de toutes sortes ; là aussi, une véritable explosion consumériste.

À qui profite cette surconsommation ? Ce qui pose la question de l’impact du Ramadan sur l’économie.

Les dépenses familiales sont en hausse importante pendant cette période, de ce fait, le commerce traditionnel de la boucherie, des épiceries, boulangeries, des légumes en profite largement.

La grande distribution a prit conscience de l’opportunité du Ramadan et a développé une démarche très volontariste pour mettre à disposition les denrées prisées par les ménages. Toute une démarche marketing, aménagement des stands Ramadan, des promotions spéciales sont lancées. Signalons aussi l’explosion depuis une dizaine d’années de l’agro-alimentaire Halal et des produits orientaux.

Cette présence des produits Halal est beaucoup plus perceptible en Europe, en France, particulièrement, où de nombreuses grandes surfaces implantent des zones avec une décoration très sophistiquée pendant le mois du Ramadan. Un marketing spécifique, avec des flyers et un circuit de distribution bien étudié, permet de doper les ventes. Un partenariat avec la mosquée de Paris a permis une certification Halal pour la viande. La Chambre de Commerce allemande a envoyé une délégation en France pour étudier les techniques de marketing et les circuits de distribution des produits Halal en France pour s’en inspirer compte tenu de la forte demande parmi les communautés musulmanes.

Il n’y a pas beaucoup d’études dans nos pays, en Afrique, de l’impact sur la balance commerciale, de la hausse vertigineuse de la consommation des ménages. Entre produits importés et produits exportés, en Afrique du Nord, l’exportation des dattes, figues et autres produits orientaux est pratiquement, sans effet, à cause des importations de la viande et du poisson plus importantes et qui, au finish provoque un déséquilibre de la balance commerciale.

Le Ramadan, c’est aussi le mois de la charité et de la solidarité envers les personnes démunies. Dans de nombreux pays, existent des distributions de repas lors de la rupture du jeûne dans des quartiers bien ciblés. En France, et dans de nombreux pays africains des associations le font. En Turquie, à Istanbul, le gouvernement aide à la mise en place des « Tentes de l’iftâr, » marqueur d’une politique sociale, elles sont implantées dans les rues et les personnes se regroupent pour rompre le jeûne, dans une ambiance pleine de convivialité .

Des entreprises offrent des dons pour l’organisation des repas ou de soupe populaire, lancée par de nombreux jeunes dans les quartiers. Certaines choisissent de contribuer à cette initiative ; ainsi la Sonatel à Dakar participe à l’opération « les marmites du cœur », la société Kirène, la Poste, Patisen développent des activités similaires. La société Tigo a distribué du sucre et des dattes.

Toutes ces actions s’inscrivent dans une initiative de marketing social, en ce mois de solidarité, envers les personnes nécessiteuses. L’entreprise peut ainsi communiquer en soutien à une cause humanitaire, cela lui permettra de développer une image institutionnelle positive et respectée qui pourra, en partie ou totalité, être transférée à ses produits par la suite.

Si la vie familiale s’organise autour des habitudes culturelles, il en ait de même dans le monde du travail. De nombreuses entreprises adoptent des horaires Ramadan.

Le Ramadan est donc une période où les entreprises font de la communication en adressant leurs vœux pour un bon jeûne mais aussi en profitent pour faire de la publicité sur leurs produits.

Comme on peut le constater, il y a bel et bien une sociabilité ramadanesque.

La meilleure preuve est l’immersion de la télévision dans toutes les activités familiales pendant le Ramadan. Bissimilah ! Allumons la télé !

Les télévisions mettent le cap sur un programme spécial Ramadan. Des diffusions de récitations du Saint Coran, de séries sur les grandes figures de l’Islam, en émissions de conseils, de talk-show interactif, ou encore un jeu de questions et réponses par un oustaz. Des séries moralisantes, métaphysiques ou encore des séries humoristiques, des comédies burlesques. Dans certains pays, la caméra cachée version Ramadan a fait son apparition. Cet art de la dérision qui met en avant une liberté de ton et d’expression, est très apprécié dans certains pays.

La télévision incontestablement prend une centralité très forte dans l’espace familial pendant ce mois de jeûne.

Il y a bel et bien une manière de regarder la télévision pendant le Ramadan. On la regarde collectivement, en famille, avec une ambiance faite de retrouvailles et de convivialité et une interactivité se met en place entre la télévision et les téléspectateurs. Toutes les chaînes de télévision respectent le format d’une indispensable grille de programme spécial Ramadan. La concurrence a permis créativité et idées originales comme, par exemple, la présence d’une rubrique Santé et Ramadan.

On peut signaler la production d’une série télé spécial Ramadan par une entreprise de l’Agro alimentaire, occasion aussi, pour dérouler une stratégie de marketing assez spéciale. Sur un autre registre, c’est le contenu même des sketchs qui a fait réagir l’instance de régulation de l’audiovisuel au Sénégal. En effet, le CNRA a tiré la sonnette d’alarme et « a appelé les télévisions à plus de responsabilités dans la diffusion mais aussi à respecter le cadre légal et réglementaire dans le contenu de leurs séries qui doivent être conformes aux cahiers de charge qui les régissent.”

Ce qui nous conduit à l’intérêt du pouvoir politique, à son comportement, pendant ce mois du Ramadan. C’est un mois très important qui mobilise les pouvoirs publics, dans les pays du Maghreb et autres, où l’Islam est religion d’Etat ; le Président de la République s’adresse à la Nation, la veille du début du jeûne. Le Roi Mohammed VI l’a fait ainsi que le Premier Ministre tunisien même si l’Islam n’est pas religion d’Etat en Tunisie ; la constitution tunisienne pose que l’Islam est la religion du peuple tunisien.

Il est important de souligner que les gouvernements sont très soucieux de gérer au mieux, ce moment, tant sur le plan religieux que social. Le fait religieux a toujours été pris en compte dans la gestion des masses.

Des commissions de contrôle des prix s’activent, des mesures sont prises, bien avant, pour que les denrées soient disponibles à temps et en quantité. Il faut éviter que s’installe une spéculation sur les prix des denrées ou des pénuries car, comme souligné, cette période fait fasse à une surconsommation. Il est donc indispensable de veiller à ce que l’approvisionnement soit assuré au maximum pendant ce mois sacré. Au Maroc, on a même mis en place un numéro vert pour être à l’écoute des consommateurs (57-57).

En 1960, Habib Bourguiba est à la tête de la Tunisie, il lance sa politique du « djihâd du développement » autrement dit, la lutte pour le développement est un axe majeur de sa vision. Aussi, demande t-il, à la population tunisienne de ne pas jeûner pour se mobiliser à fond pour réaliser le développement. Il annonce l’autorisation de boire et de manger et que tous les restaurants restent ouverts. Il ira jusqu’à boire en public un jus de fruit !

Il demandera aux oulémas une Fatwa dans ce sens. Ces derniers refuseront catégoriquement. Dans la Tunisie d’aujourd’hui, c’est une chose totalement impensable, et à l’instar de nombreux pays , on note un retour du Religieux, dans sa forme la plus ritualiste et conservatrice avec comme conséquence, une observance plus grande et une pression sociale importante s’exerce pour le respect du jeûne.

Ce qui a conduit à la pénalisation de la non-observance du jeûne en public, comme au Maroc, l’article 222 du Code Pénal marocain punit, ceux qui sont musulmans et qui ne respectent pas le jeûne en public. Ils porteraient ainsi atteinte à l’ordre public. En Tunisie, manger en public pendant le Ramadan, n’est pas un délit en soit, mais, est considéré, comme portant atteinte à l’ordre public et à ce titre, est punissable.

Durant le mois du jeûne, dans les pays arabes, la plupart des restaurants ferment ou alors, dans les pays touristiques, les vitres sont oblitérées totalement par un film spécial ou des journaux pour dissimuler ceux qui mangent.

Il y a un effet de contrainte sociale, le regard de l’autre est inquisiteur mais aussi et surtout, dans les pays où l’Islam est Religion d’Etat, tout l’édifice constitutionnel et la légitimité du pouvoir politique reposent sur le respect de la pratique religieuse, ici, elle passe par une observance publique du jeûne.

Au Maroc, 68% des personnes interrogées sont pour des sanctions contre ceux qui ne jeûnent pas. Certains pays ont demandé des Fatwa spéciales pour une dispense du jeûne lors de compétitions sportives importantes pour le pays.

L’émergence des partis islamistes a favorisé des courants de plus en plus conservateurs, y compris au sein des partis au pouvoir, on le voit dans les pays du Maghreb, le corps social est travaillé et la pression sociale devient de plus en plus forte, la peur du « qu’en dira t-on » est beaucoup plus efficace que les lois pénales, dans le respect du jeûne.

Le Roi Hassan II avait institué les causeries religieuses pendant le Ramadan et a souhaité mettre en avant l’aspect communautaire, spirituel et fraternel en y invitant les oulémas des pays d’Afrique Centrale et de l’Ouest.

Les causeries religieuses initiées par le Roi Hassan II se sont poursuivies avec sa Majesté Mohammed VI. L’année dernière, le thème était ; les relations avec l’Afrique Noire. Un érudit a exposé ses idées sur le sujet et a mis en exergue le rôle de courroie de transmission joué par le Maroc entre le Continent noir et l’Afrique du Nord.

Est-il besoin de souligner le dynamisme de la diplomatie religieuse du Maroc en direction de l’Afrique noire ? Elle se positionne comme une figure tutélaire, en formant les oulémas subsahariens et en tissant tout un réseau de relations avec les confréries religieuses au Sénégal et ailleurs.

En Algérie, on se rappelle que l’armée algérienne a interrompu un processus électoral qui devait conduire le FIS (front islamique du salut) au pouvoir. Le pays a basculé dans un cycle de violences quand des gens se sont mobilisés pour essayer de destituer l’armée et remettre le FIS au pouvoir : attentats, massacres de population, enlèvements, on a même parlé de « Ramadan sanglant ».

Depuis cet épisode algérien, partout dans le monde arabe, les pouvoirs ont férocement réprimé les mouvements islamistes et leurs leaders. On a relevé que ; tout en organisant la répression, des initiatives sont prises pour satisfaire les mouvements conservateurs par une réislamisation sociétale. Par exemple, en Tunisie, Bourguiba, après avoir lancé ses réformes ultralibérales, (droits des femmes, interdiction de la polygamie, etc.) va imposer le calendrier astronomique pour le début du Ramadan et se mettre à dos les mouvements islamistes. Dès son arrivée au pouvoir, Ben Ali veut plaire aux islamistes, sa stratégie sera de réinstaller la vision lunaire pour décider du début du Ramadan et organiser l’annonce des heures de prières à la télévision nationale, puis, lui aussi, réprimera les leaders islamistes. Cette stratégie ambivalente va brouiller les cartes et permettre, par exemple, que des pays très conservateurs comme le Maroc, se voient désignés par les Européens comme assurant la promotion d’un islam modéré, et par conséquent, se voir confier la formation des imams qui officient dans les mosquées en Europe.

Les musulmans vivent leur religion et développent une manière d’être dans leur culture, différente selon les pays. Parfois, pour ceux qui vivent en Occident, leur vie est différente de celle de leurs parents et de leurs grands parents restés au pays. Ils peuvent ressentir, réagir et s’exprimer différemment. Ils parlent d’autres langues, leurs centres d’intérêt sont multiples. Force est de constater que le Ramadan, ce mois béni est un symbole d’unité. Il y a 2 milliards de personnes qui jeûnent en même temps, un signe fort et unique qui témoigne que cette Oumma universelle est bel et bien là, unie dans une action fondée sur la miséricorde, l’amour de son prochain, le pardon et la solidarité.

Par Mme Fatimé Raymonne Habré

Cette chronique a été publiée ce jour 01 juin 2019 par le journal Dakartimes