Fatimé-R-HABRE : « C’est une liquidation politique qui va déboucher sur une liquidation physique »

Fatimé Raymonde Habré, l’épouse de l’ancien président tchadien, craint pour la vie de son mari. Elle craint que Hissène Habré, arrêté avant-hier, ne soit liquidé ou rendu malade en prison. Dans une interview accordée à Wal Fadjri, elle assure que son mari n’a aucune intention de se suicider. Et elle prend le Président Macky Sall, « maître d’œuvre de cet enlèvement », comme seul responsable de tout ce qui pourrait arriver à l’ancien homme fort de N’Djamena.

Wal Fadjri : Pouvez-vous revenir sur le film de l’arrestation de votre mari ?

Fatimé Raymonde HABRE : Je remercie Wal Fadjri de me donner l’opportunité d’éclairer l’opinion sénégalaise, africaine et internationale sur les circonstances graves, je ne dirais pas l’arrestation, mais de l’enlèvement du président Habré. Voilà comment les choses se sont passées concrètement. Le dimanche, à onze heures, le capitaine du Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (Gign) s’est présenté aux éléments du Gign, à notre domicile, et leur a dit : « je souhaiterai rencontrer le président Habré ». L’information nous a été donnée. Et comme à son habitude, le président Habré est descendu pour le recevoir. Il faut bien comprendre que ce capitaine de la gendarmerie sénégalaise est familier à notre domicile, puisqu’il y vient souvent pour des briefings de sécurité et autres. Donc, c’est tout à fait naturellement que Habré descende pour le recevoir au salon. Et c’est à ce moment-là que d’autres personnes qui étaient planquées se sont introduites dans le domicile à toute allure. Elles sont entrées au salon en lui disant : « nous sommes venus pour t’arrêter ». Après, on nous a donné des instructions. Et enfin, le président Habré leur a demandé l’autorisation de monter dans sa chambre pour se changer. Ce qu’ils ont refusé.

Est-ce que Habré leur a opposé une résistance ?

Non, pas du tout ! Pourquoi ? Il n’a opposé aucune résistance. En face d’une dizaine d’hommes armés, il a eu une attitude normale. Mais ils ne lui ont pas donné le choix, c’est pourquoi je dis que c’est un enlèvement. En plus, le document brandi par les gendarmes est totalement irrégulier, d’autant plus qu’ils ne peuvent pas dire de quoi il s’agit exactement. Ils l’ont poussé et encadré jusqu’à la sortie. Puis, ils sont partis.

Vous dites que le document brandi est irrégulier. Pouvez-vous nous dire ce qui est précisé sur ce document ?

Ils n’ont rien précisé du tout. Ils lui ont dit simplement : « nous sommes venus pour t’arrêter sur instruction des autorités ». C’est tout. Il n’avait pas le choix. C’est en cela que je dis que c’est un enlèvement. Il faut dire et dénoncer le fait d’utiliser ce subterfuge de la gendarmerie sénégalaise chargée de notre sécurité pour arrêter Habré. Parce que c’est comme le cheval de Troie qui a été utilisé. S’ils veulent convoquer Habré, ils doivent le faire dans les règles. Car il a déjà déféré à une convocation du juge sans opposer une quelconque résistance tant que ses droits sont respectés. Mais quand des individus utilisent un cheval de Troie, à fortiori quelqu’un chargé de votre sécurité, c’est un acte de trahison. Et ce n’est pas trop honorable.

« On a utilisé une institution très respectable, la gendarmerie sénégalaise, dans des magouilles politiciennes »

Qui a trahi qui ?

On a utilisé une institution très respectable, la gendarmerie sénégalaise, dans des magouilles politiciennes. Pourquoi je le dis ? Je donne un exemple simple. Il y a quelques années, quand le président Abdoulaye Wade a pris la décision de livrer le président Habré au président de l’Union africaine (Ua) Olusegun Obasanjo, il s’est passé quoi ? Le commissaire Assane Ndoye (ancien commissaire de la Division des investigations criminelles, ndlr) s’est présenté à notre domicile en disant aux éléments de la gendarmerie qui assuraient notre sécurité : « j’ai des instructions pour arrêter Habré ». Mais les gendarmes lui ont répondu : « non, on n’est pas informé. Nous assurons la sécurité d’une personne et vous venez l’arrêter sans que nous le sachions ». Ensuite, ils ont chassé les éléments de la Dic et ont refermé la porte. Après, ils ont informé le Haut commandement de la gendarmerie qui a dit, à son tour, qu’il n’était pas au courant de cette histoire et qu’en aucun cas, il ne faudrait laisser entrer qui que ce soit dans la maison puisque c’est la gendarmerie qui a la sécurité du président Habré. C’est cela une attitude professionnelle. Ils ont bloqué l’entrée de la maison jusqu’à ce que le commissaire Assane Ndoye reparte et revienne avec le fameux arrêté du ministre de l’Intérieur de l’époque, Ousmane Ngom. Nos avocats qui étaient présents ont vu le document. Et c’est à ce moment que Habré et ses avocats sont partis à la Dic en toute tranquillité. Mais là, on a utilisé un corps qui est sensé assurer la sécurité du président Habré pour rentrer à son domicile comme un cheval de Troie. Ce n’est pas une attitude honorable d’autant plus qu’il n’a jamais refusé de déférer à une convocation. Dans ce cas d’espèce, il n’y a aucune convocation, aucun respect de ses droits. Pour moi, c’est un enlèvement pur et simple.

Vous dites que c’est un enlèvement. Mais certains disent que c’est pour sa sécurité, parce qu’il aurait menacé de se suicider…

J’ai lu ce matin (hier, ndlr) dans la presse que c’est pour éviter le syndrome Khadim Bousso. Franchement, je suis choquée et scandalisée. Car qui connaît vraiment Hissène Habré sait que ce n’est pas son état d’esprit. Ce n’est ni dans sa foi, ni dans sa culture de se suicider. Donc, je prends à témoin l’opinion internationale : en aucun cas, Hissène Habré n’a aucune intention suicidaire. À moins que ceux qui l’ont enlevé veuillent le suicider. Je le dis clairement. Tout le monde se rappelle et l’opinion sénégalaise est là, c’est bien un ancien Premier ministre (Idrissa Seck, ndlr) du Sénégal qui a dit : « Je rentre en prison, je suis en bonne santé et je n’ai pas l’intention de me suicider ». Si un ancien Premier ministre qui a un niveau de responsabilité dit cela, c’est parce qu’il connaît les méthodes en cours. Donc, je le dis et le répète : Hissène Habré n’a aucune intention de se suicider. Jamais de la vie. Et s’il lui arrive quelque chose, on saura que c’est le président Macky Sall.

Vous craignez qu’il soit tué en prison ?

On peut dire ce que l’on veut, mais on peut s’interroger. Et je demande aux gens de s’interroger. Pourquoi nous parlons toujours d’enlèvement du président Habré ? On l’a déjà enlevé pour l’amener au Nigéria. Maintenant, on l’enlève pour le livrer à Idriss Déby qui l’a déjà condamné à mort. On l’enlève aujourd’hui, alors qu’il est au Sénégal et il y a la gendarmerie sénégalaise devant sa porte. Tout le monde l’a vu en 2000 se rendre au tribunal, être filmé et être reçu par le juge quand les juges lui ont envoyé une convocation. Alors pourquoi passe-t-on le temps à poser des actes de violence et de barbarie envers sa personne sur des intentions criminelles qui sont sous-jacentes à ce dossier. Prenez l’exemple de Nelson Mandela. Tout le monde prie actuellement pour lui. Aujourd’hui, il est à l’hôpital, sous assistance respiratoire du fait d’une vieille tuberculose contractée en prison. Les enquêtes de la commission « Vérité et Réconciliation » ont révélé que lors de son séjour carcéral, le régime de l’apartheid l’avait mis en contact avec le Bacille de Koch qui est à l’origine de sa tuberculose. Donc, c’est à dessein qu’on l’a mis en contact et rendu malade. On l’a mal soigné et il en a gardé des séquelles.

Y a-t-il un parallèle avec ce qui arrive à votre mari ?

De tout temps, ils ont essayé de mettre la main sur lui. C’est pourquoi on parle toujours d’enlèvement. Et si on essaie de vous enlever dans un lieu où vous êtes en sécurité pour vous mettre entre des mains ennemies, ce n’est pas pour vous faire la causerie, mais pour vous mettre en danger. Il y a mille façons de le faire. Comme je le dis, cet ancien Premier sait de quoi il parle.

« Le rôle de Macky Sall dans l’affaire est fondamental. Si vous avez bien constaté, aussitôt après son élection, il s’est rendu en France. Et c’est de Paris qu’il a annoncé le jugement de Hissène Habré »

Cette affaire intervient quarante-huit heures après la visite de Barack Obama au Sénégal. Iriez-vous jusqu’à faire le lien avec l’arrestation de votre mari ?

Pas du tout. J’ai lu effectivement un communiqué de Reed Brody (président Human rigth watch, ndlr) et le président Obama qui a félicité Macky Sall d’avoir institué les Chambres africaines extraordinaires chargées de juger Habré. Mais, je dis que ce sont des grands spécialistes de la communication. C’est un coup médiatique, car si vous analysez bien les textes, vous voyez que Brody a pris la précaution de dire que c’est lors du tête-à-tête entre Macky Sall et Obama. Mais mon expérience me permet de dire qu’à ce niveau de responsabilité, les têtes-à-têtes sont réservés à des questions qu’on ne peut pas soumettre au public, des questions hyper sensibles comme par exemple la place du Sénégal dans la stratégie sous-régionale américaine. Si Obama voulait en parler, il avait deux possibilités : soit lors la conférence de presse ou lors de sa réunion avec les juges à la Cour suprême. Et cela n’a pas été le cas. Mais en prenant le soin de dire que c’est lors d’un tête-à-tête, il fait des affirmations sans preuve. Je le redis : c’est un coup médiatique, même si Reed Brody est un grand professionnel qui a des réseaux. Quand il dit quelque chose, tout le monde a peur de le contredire. C’est un petit coup que les gens ont relayé.

N’êtes-vous pas intriguée par le timing, si l’on sait qu’en juillet prochain la Cedeao va rendre son arrêt ? Ne pensez-vous pas que le gouvernement sénégalais veut parer à toute éventualité ?

Bien sûr, ça coule de source. Toute la stratégie qui a été développée consiste à courir pour éviter la condamnation sévère qui va arriver à cause de toutes les violations liées à la mise en place des Chambres extraordinaires africaines. Par rapport à tout cela, ils veulent poser des actes parce qu’ils sont dans l’illégalité.

Vous avez cité le nom de Macky Sall. Pensez-vous que c’est lui qui tire les ficelles ?

Je vis au Sénégal depuis vingt-trois (23) ans. Je sais très bien comment l’Etat du Sénégal fonctionne. Une affaire comme celle de Habré ne peut se faire sans l’implication directe du président de la République. D’ailleurs, si vous avez bien constaté, l’homme fort de l’affaire Habré, c’est Brody. Il a félicité Macky Sall dans les médias français et non la justice sénégalaise. Cela veut tout dire. Cela veut dire qu’on compte sur un homme fort pour agir même dans l’illégalité. Aujourd’hui, le rôle de Macky Sall dans l’affaire est fondamental. Si vous avez bien constaté, aussitôt après son élection, il s’est rendu en France. Et c’est de Paris qu’il a annoncé le jugement de Hissène Habré. Il avait même précisé en décembre. Il en a parlé à Paris, il lui fallait donc passer à l’acte pour que les gens sachent qu’il est dans le timing. Autre chose très importante : je ne pense pas que l’affaire Habré figure dans le programme politique du candidat Macky Sall. Je ne l’ai pas entendu. J’ai suivi toute la campagne électorale, en aucun cas, devant les populations sénégalaises, il n’a parlé de cette affaire. Donc, l’affaire Habré n’est pas l’exécution d’une promesse faite au peuple sénégalais.

Il a quand même parlé d’Etat de droit dans son programme…

L’exécution de cette affaire, la mise en branle et le fait de foncer, globalement l’opération de liquidation du président Habré, ne sont pas une exécution d’une promesse électorale. C’est surtout l’exécution d’un contrat en amont avec l’étranger.

C’est peut-être une liquidation politique, mais non physique

Mais c’est le préalable. On organise d’abord une liquidation politique. La façon dont les choses sont managées prouve que c’est une opération de liquidation politique qui va conditionner une opinion à travers cette histoire. Et une fois qu’on a cette personne entre les mains, on peut la liquider physiquement. C’est une liquidation politique qui va déboucher vers une liquidation physique.

Avez-vous vu Habré depuis son arrestation ?

Je l’ai vu hier (avant-hier, ndlr) à la Dic. Vers 15 heures 30 mn, la Dic m’a appelée pour me demander de lui apporter le repas.

A-t-il le moral ?

Ça va. Je ne peux dire qu’il va bien. Il ne peut pas aller bien dans ces circonstances.

A-t-il subi des sévices ?

Pour l’instant non. Il ne s’est pas plaint de quelque chose.

Qu’attendez-vous des autorités sénégalaises ?

Je n’attends rien. Il est entre les mains d’un Etat qui fait de lui ce qu’il veut. C’est le cas depuis treize ans. Hier, c’était un harcèlement judiciaire, aujourd’hui, c’est physique puisqu’il y a une opération d’enlèvement. Les gens ont monté cette affaire et ils en tirent profit. On connaît l’Etat et ses moyens de coercition. On subit.
* (A Suivre)

Rassemblés par Charles Gaiky DIENE
(avec Walf Tv)