CHRONIQUE AFRIQUE DEBOUT : « Quand est-ce qu’un Homme Politique peut être qualifié d’Homme d’Etat ? »

Cette question est intéressante dans la mesure où les conseillers en communication ont galvaudé et banalisé la notion d’Homme d’Etat. Partout, on constate l’utilisation de l’expression, « untel est un véritable Homme d’Etat », de manière un peu trop ampoulée et sans aucun fondement sérieux. Ces personnalités politiques sont simplement ainsi réputées avoir la capacité d’être des Hommes d’Etat. Alors qu’est-ce qu’un Homme d’Etat ?

Tout d’abord, c’est un homme politique ayant exercé le pouvoir, ayant administré l’Etat, ayant détenu la réalité du pouvoir exécutif.

Ce qui veut dire, à contrario et objectivement, qu’un homme politique n’ayant pas exercé le pouvoir, ne peut être qualifié d’Homme d’Etat. Mais attention, exercer le pouvoir n’est pas suffisant pour faire d’un homme politique, un Homme d’Etat.

Passons donc au crible les qualités exigées et les conditions qui, se rapportant à l’exercice du pouvoir exécutif, vont définir l’Homme d’Etat.

Ce qualificatif-qualité d’Homme d’Etat vise à souligner la capacité de l’homme politique à diriger l’Etat ; il est celui qui se situe toujours dans l’action et la responsabilité, il est l’homme qui cherchera à s’élever au dessus des discours partisans en mettant en avant constamment le bien commun, l’unité des fils et filles du pays. Son but ultime est la défense des intérêts du pays qu’ils soient d’ordre politique, économique ou social, et avoir pour cela, une vision, une ambition et un programme de mise en oeuvre, bref une stratégie de développement. On pointe ici la différence par rapport à l’homme politique au pouvoir qui cherchera d’abord à défendre ses propres intérêts pour se maintenir au pouvoir, se faire réélire, s’enrichir ; celui qui mènera sa carrière politique au gré des mandats électoraux et de ses intérêts particuliers (modification de la constitution, présidence à vie, trafic d’influence, privilèges, jouissance du pouvoir etc…).

Avant de se révéler, en général, l’Homme d’Etat est un homme politique, et, il a dû se frotter et se confronter aux jeux de la politique, agir entre calculs, compromis, vicissitudes avant que des circonstances favorables lui permettent de faire valoir sa vraie dimension, de montrer sa stature. Cela signifie que, très rarement, un homme politique est qualifié d’emblée d’homme d’Etat.

C’est pourquoi, il faut donc que des circonstances de temps et de lieux révèlent les qualités par lesquelles, on va reconnaître l’Homme d’Etat. Autrement dit, dans l’histoire des nations, il y aura des causes importantes pour la communauté nationale dont la résolution aura un impact fondamental pour le pays, pour son avenir et cette (ces) cause(s), pour l’homme d’Etat, ne doit(doivent) en aucun cas être sacrifiée(s). Par exemple : Gandhi menant son combat pour une Inde indépendante, le Général De Gaulle dans la résistance face à l’occupation de son pays par l’Allemagne nazie, Churchill pendant la Seconde Guerre mondiale, Nelson Mandela dans le combat contre l’Apartheid, Hissein Habré dans la défense de l’intégrité territoriale contre l’occupation libyenne, Yasser Arafat dans la lutte contre l’occupation Israélienne. Le leader maximo Fidel Castro dans la lutte contre l’impérialisme américain, Kwamé Nkrumah dans la lutte pour l’indépendance du Ghana et l’unité africaine, et également, Nasser pour l’indépendance de l’Egypte et l’unité arabe.

Pour faire face à ces situations historiques, l’Homme d’Etat sera celui qui se distinguera, qui sera capable de prendre des risques. Prendre des risques pour faire face à un enjeu exceptionnel, où il s’engagera corps et âme, guidé par un idéal au service de la nation, de la patrie en sacrifiant sa propre personne s’il le faut.

Il faut ici faire la différence entre une action menée par un homme politique animé d’une ambition personnelle et celle conduite au nom de la défense du pays et/ou de ses intérêts fondamentaux, au service de l’Etat ; ce qui suppose, comme chacun peut le comprendre, une prise de risques politiques dans une éventuelle remise en cause d’intérêts de pays puissants. L’Homme d’Etat sera celui qui aura le courage politique de faire face à des attaques qui pourraient venir des pays puissants. C’est un Homme que les Puissants combattront car il représentera un danger pour leur hégémonie, leur domination et leurs intérêts. Les stratèges du Pentagone le désigneront de « virus » capable de détruire des positions acquises et de déstabiliser leur empire.

Beaucoup d’hommes politiques, par crainte, de se voir marginalisés et combattus par la caste des puissants de ce monde, vont rentrer dans les rangs, sacrifiant les intérêts de leur pays et faisant ainsi les beaux jours de la Françafrique par exemple.

L’homme d’Etat est guidé par la préservation du consensus social, par le sens de l’intérêt commun ; pour cela, il sera prêt à mettre de côté une partie de ses partisans pour favoriser le consensus socio-politique indispensable à l’équilibre national. Exemple : après avoir gagné la guerre contre la Libye, le Président Habré mettra en place une politique de réconciliation nationale pour accorder le pardon à ceux, qui ont été aux côtés de l’armée libyenne pour occuper, détruire le pays, massacrer leurs frères et ce, au nom de l’intérêt national. Il fallait sauver le Tchad.

Mettre l’intérêt national au dessus des convictions partisanes, exige de l’Homme d’Etat, une éthique, de fortes convictions personnelles pour savoir ce qu’il faut faire pour accomplir sa mission. L’Homme d’Etat a une vision et des objectifs pour sa route.

Il arrive que des périodes de troubles sociaux, politiques, de conflits armés, bouleversent totalement les équilibres d’un pays, le plonge dans une situation sombre, où tout est incertain. Et un homme politique peut montrer une volonté forte, inébranlable pour forcer et forger le destin d’un pays en train de sombrer.

Disposant d’une capacité d’analyse de la situation supérieure à celle de ses concitoyens, certains le qualifient de génie, de prophète. Seul l’homme d’Etat a cette puissance pour accomplir sa mission et sauver son pays. Il devient ainsi dans certains cas, face à d’importants enjeux, un homme providentiel.

Le rendez-vous avec l’Histoire mettra l’Homme d’Etat face à un véritable défi, tellement les difficultés sont énormes, la victoire impossible pour la plupart, notamment dans le cas des rapports de force défavorables à l’Homme d’Etat en butte à de telles circonstances exceptionnelles. Citons quelques exemples ; de succès de l’Homme d’Etat dans des situations particulièrement difficiles. Le Général De Gaulle et l’appel du 18 juin 1945, relevant le défi de l’occupation de la France, c’est aussi le Président Habré relevant le défi de l’occupation du Nord du Tchad et du deal franco-libyen sur le dos du peuple tchadien ; c’est également Nasser engageant la nationalisation du Canal de Suez, Churchill qui, relevant le défi de la guerre en organisant les armées britanniques, obtint la victoire contre les puissances de l’Axe. Citons aussi des Femmes d’Etat, comme Indira Gandhi, Margaret Thatcher et de nos jours, Angela Merkel pour avoir hissé l’Allemagne à la tête de l’Europe.

L’Homme d’Etat est un homme ayant le sens de l’éthique, il ne cherchera pas à s’enrichir grâce à sa situation ; c’est toujours un homme intelligent, capable de s’adapter à des événements, d’y faire face, de s’élever parfois au dessus d’eux mais aussi et surtout, il prendra des risques importants qui peuvent le mettre en danger, lui nuire gravement.

Ce furent les grèves de la faim de Gandhi, le référendum sur le Sénat et les régions de De Gaulle, le refus de brader le Pétrole tchadien du Président Habré, c’est le Coup d’Etat contre Kwamé Nkrumah, c’est le blocus de Cuba pendant plus de 60 ans par les USA. Et, c’est sur ce point que la célèbre phrase de Wilson Churchill se révèle très juste : « la différence entre un politicien et un Homme d’Etat est que le politicien pense aux élections suivantes tandis que l’Homme d’Etat pense aux générations suivantes. »

L’homme politique, que l’on désigne aussi sous l’appellation peu flatteuse de politicien, se singularise par l’exploitation qu’il fait du débat politique, socio- économique pour sa propre cause. Aussi, il changera d’opinion comme une girouette et se positionnera selon la direction du vent. On parlera alors de ralliement, de transhumance, de recomposition. Bien au contraire, l’Homme d’Etat nourrira le débat politique de sa vision pour la mise en œuvre de son projet politique dans tous les domaines. La réputation de l’homme d’Etat dépassera les frontières de son pays, il a une stature internationale. L’on comprend pourquoi, pour se forger une image sur l’International, tout candidat à l’élection présidentielle en France notamment, se doit d’inscrire des voyages à l’étranger sur son agenda.

Si la politique consiste à « faire passer le souci des autres avant le souci de soi », l’Homme d’Etat est celui qui sera exigeant envers lui même quand il impose des exigences à son gouvernement et à son peuple. Très souvent, le peuple est convaincu de la sincérité et de la justesse de ses combats et lui apporte son soutien. Un soutien sur lequel il va s’appuyer pour conduite son projet politique.

A l’observation de ce qui se passe sur le continent africain, l’élite politique assumant la réalité du pouvoir exécutif depuis les indépendances, n’a pas accompli sa mission de conduire et de réaliser un projet de développement. Ces élites, en particulier celles des anciennes colonies françaises, se sont moulées peu à peu dans le deal avec les intérêts françafricains à servir, en échange d’une mainmise et d’une appropriation de l’appareil d’Etat pour s’aménager des voies d’accès à la richesse. Cette caste politico-administrative est devenue experte dans le partage du pouvoir entre de nombreuses factions politiques pour assurer son maintien au pouvoir et ce dans l’indifférence totale par rapport à la dégradation des conditions de vie des populations. Agissant au sein de la Francafrique comme de simples relais, comme des agents, ces élites ne pouvaient, ne peuvent et ne pourront en aucun cas mener à bien leur mission de développement de leurs pays respectifs.

Autrement dit, le système françafricain est, par sa nature même, contre l’émergence d’Hommes d’Etat dans nos pays. La Françafrique les a tous combattus et éliminés en usant de tous les moyens y compris les assassinats. Aujourd’hui, le défi de la jeunesse africaine est d’abord de prendre conscience de ce qu’est le système de la Francafrique. Une véritable pieuvre avec de nombreuses tentacules qui étouffent nos pays et ruinent nos chances de développement. Une certaine habilité rhétorique déployée par le Président Macron ne peut nous tromper car la bête est bel et bien là. Seule la prise de conscience permettra d’agir en posant des actes comme la nécessité absolue pour la jeunesse africaine de se démarquer totalement du système françafrique, et de prendre une autre direction : celle qui pose la défense de l’intérêt général des populations africaines comme le moteur de son action et la réalisation du bien-être commun comme le but à atteindre en politique. Et, de s’y inscrire résolument. Et c’est une fois, cette étape franchie, que des partenariats et des amitiés pourront se construire dans le respect mutuel, sans arrogance, ni condescendance ni humiliation, ni manipulation de notre jeunesse mal informée pour l’utiliser au service d’une opération de communication politique qui nous a révélé que les changements annoncés par le Président Macron, dans la conduite des relations franco-africaines ne sont pas encore au rendez vous.

Le véritable changement aurait été pour M Macron, ancien Ministre de l’Economie, de croiser le fer avec un panel constitué par les économistes africains engagés sur la question du franc CFA et ce, sous les yeux des étudiants. La véritable innovation aurait été de donner la parole aux administrateurs africains gérant la coopération économique française pour qu’ils se prononcent en toute liberté sur cette coopération, sur son efficacité, sur aussi ses mécanismes de fonctionnement consistant à privilégier les entreprises françaises au détriment des PME africaines, sur le bien fondé de certaines dépenses engagées par ceux qui la gèrent au nom de la France dans nos pays et de la part qu’elles représentent dans le budget de chaque projet. Un audit complet et contradictoire de cette coopération économique édifiera notre jeunesse et ne permettra plus de nous jeter à la figure que « la plus grande partie de l’aide au développement part dans la corruption. », comme l’a prétendu M Macron. Ainsi, la jeunesse africaine saura où va l’argent de la soi-disant aide. Pour ces raisons et tant d’autres, M Macron n’a pas montré des qualités d’Homme d’Etat en terre africaine et Ouagadougou a été un rendez vous manqué ; ce sera le thème de la prochaine chronique.

Par Mme Fatimé Raymonne HABRE