CHRONIQUE "AFRIQUE DEBOUT" PUBLIÉE PAR LE JOURNAL DAKARTIMES : "FAUT-IL DÉTESTER LA POLITIQUE ?"

Parler de politique ne laisse personne indifférent. Débats passionnés, échanges musclés, nous en avons tous fait lʼexpérience. C’est pourquoi, Il est toujours intéressant de comprendre les codes, rouages et rituels de la politique, d’analyser et d’interroger notre propre rapport à la politique. Il y a quelques années, le centre de recherche de Sciences Po Paris avait fait un sondage en demandant à des étudiants : "À quel mot associez-vous la Politique ?". Les trois mots qui revenaient le plus étaient la lassitude, la morosité et la méfiance. Pour écrire cette chronique, je repris cette question et la posais à tout mon entourage et relations. Les résultats furent édifiants : fatigués, écœurés, résignés, déçus, et en colère, tels furent les sentiments qui revenaient le plus ; certains éprouvaient même de la détestation, la politique serait quelque chose de vile, c’est le monde de la trahison, de l’hypocrisie, et ce serait même dangereux dʼen faire. "Je ne crois pas aux hommes politiques, ils ne pensent pas au pays, ne savent faire que des grandes promesses, des mensonges, encore des mensonges", ou encore "pourquoi ma situation ne change pas, mes conditions de vie ne s’améliorent pas, parce que tout simplement ces gens ne s’occupent pas de nos vrais problèmes". Ainsi donc, beaucoup de scepticisme, de méfiance, de défiance, d’aversion même pour la chose politique. Et pourtant force est de constater, que les récentes élections législatives sénégalaises ont vu se positionner 47 listes, autrement dit, une belle vitalité qui symbolise un désir d’engagement très fort, un intérêt important pour la politique. Au Tchad, plus de 80 partis politiques aspirent à conquérir le pouvoir par les urnes. Ainsi donc, les sentiments pour la politique seraient quelque part ambivalents. Rejet des hommes politiques et intérêt pour la politique.

La politique telle qu’elle se pratique est décriée. Ses pratiques exaspèrent autant qu’elles fascinent. Les hommes politiques constituent aujourd’hui une caste qui vit pour la politique, c’est leur profession et de la politique, ils tirent leurs revenus pour vivre ; c’est ce que l’on a appelé la professionnalisation de la politique.

Faire de la politique, c’est aussi un moyen de conquérir le pouvoir.

Et la lutte pour ce pouvoir se fait à n’importe quel prix. Trahisons, coups bas, élimination d’un rival par des moyens douteux. Cela a toujours existé dans la politique bien qu’aujourd’hui, l’aversion pour de telles attitudes soit beaucoup plus prononcée. De nombreuses catégories de personnes ne se reconnaissent plus dans cette façon de faire de la politique.

La professionnalisation de la politique a vu se positionner des hommes pour qui, la vraie politique, c’est l’art d’être le candidat de son parti pour se faire élire. C’est surtout valable en Europe. On entend souvent dire que la politique, c’est l’art de mentir, de tromper les hommes pour avoir une position d’influence et sʼenrichir rapidement.

On peut aussi s’interroger si, dans une élection présidentielle, pendant la campagne électorale, celui qui sait créer une illusion, qui fait rêver les gens par son charisme, son verbe, n’a pas plus de chances de gagner ? Un bon candidat est celui qui aura réussi à séduire les foules par mille promesses. Sera-t-il pour autant un bon Président ?

Pas sûr et l’exemple le plus parlant est celui de Barack Obama. Il a séduit l’électorat américain, mais aussi la planète entière et en cela, il a été un excellent candidat, mais une fois élu, il n’a pas pu marquer sa présidence par des actes importants, notamment en politique étrangère, où il sʼest désengagé du conflit Israélo-Palestinien montrant ainsi sa faiblesse par rapport à ses engagements au moment de la campagne électorale, hésitations et impuissance aussi quant à la fermeture de Guantanamo etc. En France, la spectaculaire dégringolade de la côte de popularité du nouveau Président Macron en à peine 100 jours, prouve qu’il a, lui aussi, été élu sur une illusion.

Faire la politique autrement, lutter contre la politique politicienne, voire même redéfinir la politique, la ramener vers les préoccupations essentielles des populations, est-ce possible ? Certaines personnes se mobilisent pour aider les personnes à se loger, à s’impliquer dans la vie collective du quartier dans lequel elles habitent, participent à des activités sociales en faveur des personnes démunies ; pour ces personnes, c’est exercer une activité politique au sens noble du terme.

Tout comme le citoyen français qui estime que la politique est commandée de nos jours par la finance, par Bruxelles ou par la mondialisation. Dans de nombreux pays africains, les citoyens pensent que tout dépend des réseaux françafricains. Beaucoup sont persuadés que tout se joue à l’Ambassade de France. C’est malheureusement une triste réalité.

Dans tout le pré-carré francophone, le pouvoir français a son mot à dire sur celui qui veut arriver au pouvoir ou qui veut y rester. Seuls des événements exceptionnels peuvent changer la donne. Si le Sénégal est une exception dans ce pré-carré, compte tenu de sa longue tradition électorale comme mode de passation de pouvoir, il n’en demeure pas moins que deux Ambassadeurs français, tout dʼabord, M. Jean Christophe Ruffin a régulièrement critiqué l’action politique du Président Wade, ensuite, son successeur, M Jean Félix Paganon a jugé important de donner la position de la France sur lʼinévitable condamnation de Karim Wade et ce, avant même, le rendu de la décision de justice. Ces fortes prises de positions médiatiques, inhabituelles avaient pour objectif dʼintervenir dans un débat national très passionné et de chercher à lʼinfluencer, en faisant connaître la voix du gouvernement français sur des questions de politique nationale et donc avec un effet d’annonce recherché par rapport aux populations. On a vu au Tchad, le représentant de l’Union Européenne, M Gilles Desesquelles, passer un savon aux opposants politiques qui critiquaient les conditions du dialogue proposé par le pouvoir. Cʼest dire que le champ politique, dans nos pays, est restreint et contrôlé par les réseaux françafricains ; que de nombreux acteurs politiques ont vu leur destin compromis parce qu’ils n’avaient pas été jugés aptes à se loger dans ce moule françafricain. Que cet espace politique africain est surveillé, fiché, pour que des têtes soient extirpées du lot de prétendants au pouvoir ou le cas échéant, bien identifiés, une stratégie soit mise en place pour freiner leur progression.

En d’autres termes, les lois de la politique sont parfois bien spécieuses sous nos cieux. S’engager en politique, c’est prendre un risque. Si bien sûr, votre engagement ne va pas dans le sens d’être un parti de contribution ou de renforcement de la majorité présidentielle comme on dit.

En prenant l’option d’agir en politique, au sein d’une opposition au pouvoir ou contre le système qui le porte, vous pouvez aller en prison, rien ne vous sera épargné ni à vous, ni à votre entourage. Selon les situations, votre vie sera menacée. C’est ainsi que de nombreux hommes politiques africains ont été éliminés. Leur seul crime a été leur engagement, leurs fortes convictions et surtout leur idéal. Aujourdʼhui, le Président Hissein Habré a été condamné à une peine de prison à vie par le régime du Président Macky Sall agissant pour le compte de la France qui reprochait au Président Habré, ses engagements politiques dans la défense de son pays, cet engagement contrariait les intérêts commerciaux de la France en Libye. Cette prise de position politique du Président Habré a continué à déranger le système françafricain 33 ans après les faits. Ainsi donc, une certaine façon de faire la politique fait trembler les fondations du système qui nous domine. Le sort réservé au Président Habré qui a quitté le pouvoir depuis plus de 27 ans, n ʻa t-il pas un effet dissuasif pour une jeunesse qui veut sʼengager en politique en défendant les intérêts nationaux ?

Nʼest-ce pas le message envoyé à la jeunesse africaine ? Dʼailleurs, force est de constater un recul net des adhésions des jeunes dans les partis politiques considérés comme tous pourris.

Mais, est-ce à dire qu’il faille s’éloigner de la politique, ne plus en faire ? Ce serait absurde de le dire. L’homme politique est aussi celui qui doit prendre des décisions et qui réalise de grandes choses. Cela signifie qu’il faut bien quelqu’un pour décider au nom de la collectivité. Doit-on résister, faire la guerre ? Conclure la paix ? Signer cet accord ou ce contrat au nom du pays ? Et, le poids de cette responsabilité pèse lourdement sur ses épaules.

Depuis quelques années, on a vu l’émergence de mouvements de jeunes sur la scène politique africaine, au moment d’un ras-le-bol social dû aux délestages dans la fourniture d’électricité ou bien d’une importante flambée des prix des denrées de première nécessité. "Y en a marre" au Sénégal, le « balai citoyen » au Burkina Faso créés, de manière empirique, ces mouvements de jeunes se sont positionnés comme les porte-voix des revendications populaires. Ces jeunes se défendaient de faire de la politique, ou plutôt voulaient la faire autrement, et certainement pas à la manière des professionnels de la politique. Ce genre d’initiatives de jeunes plus ou moins incontrôlés, fait toujours peur aux hommes politiques mais surtout aux réseaux françafricains. La jeunesse africaine est une bombe à retardement pour ceux-ci ; si les jeunes africains s’éveillent, prennent conscience et réclament un avenir meilleur...

Alors tout peut basculer. C’est la raison pour laquelle, ces mouvements furent l’objet de mille attentions de la part des Ambassades occidentales (nombreux financements et visite très remarquée du Ministre des Affaires Étrangères français de l’époque, M. Laurent Fabius, au siège de "Y en a marre". Cet intérêt avait pour objectif de les prendre en main, de les canaliser et de réorienter leurs discours, bien loin, des intérêts de la françafrique. Une françafrique qui, pourtant, fabrique chaque jour de la pauvreté dans nos pays et qui est arrivée à diluer, très habilement par ses manœuvres, la révolte qui grondait, voire la retourner contre les pouvoirs en place, là où cela l’arrange, cela va de soit.

Faut-il voir dans l’action des mouvements issus de la société civile, l’émergence de nouveaux espaces de politisation où l’on pourrait réconcilier les citoyens avec la Politique ? Est-ce la voie pour un ré- enchantement de la politique ?

Il est évident qu’il faut donner place à l’imagination pour, selon les contextes, faire preuve de créativité et tenir compte des aspirations profondes des citoyens.

Faire de la politique autrement, suppose qu’il faille s’engager en politique pour espérer changer les choses, sinon on laisse le champ libre à ceux qui utilisent la politique comme un raccourci rapide pour s’enrichir et régner en maitre.

Oui ! La jeunesse africaine doit s’intéresser à la politique car son avenir et le développement de l’Afrique en dépendent. Elle doit s’impliquer dans le débat politique. Elle doit comprendre que ce qui se joue, à l’heure actuelle, est crucial pour son avenir, car les richesses de l’Afrique ne sont pas inépuisables, et la guerre a déjà commencé pour leur contrôle.

Faîtes de la politique ! Engagez-vous ! Ayez un idéal, des convictions fortes, soyez de bons gestionnaires et croyez en la nécessité de la politique pour changer la vie des populations, car, tout est politique et tout obéit à la politique. Du prix du kilo de viande au marché, au nombre de nos enfants que le Président français, M. E. Macron souhaite désormais aussi contrôler.

Ce qui caractérise l’espace politique africain, c’est l’inexistence d’une opinion publique capable d’influer sur les processus de décision afin que les intérêts nationaux ne soient pas mis de côté dans la mise en œuvre de choix politiques et économiques, etc.

Dʼévidence, il est à constater que, pour l’émergence et la construction de cette opinion publique africaine, il faut que des voix se mobilisent pour une conscientisation, en portant une information sur les enjeux, en travaillant pour une mobilisation afin dʼarriver à une plus grande capacité à discerner où sont les intérêts du pays. Autrement dit, les voix qui sont dans les médias, chez les intellectuels, les hommes et femmes politiques, les jeunes doivent sʼapproprier cette mission d’informer. Mais, il faut surtout que ces voix expriment un engagement politique au service des intérêts du pays. C’est la question fondamentale de lʼéveil des consciences citoyennes que la Françafrique, à travers ses réseaux d’influence que sont ses médias, ses recrues dans nos pays, combat sans relâche pour lʼempêcher, sachant pertinemment que cette indispensable prise de conscience est un véritable point dʼappui pour mener le combat politique en vue de desserrer son étau.

Pour ne pas trahir cette mission d’éveil des consciences, il nous faut être des hommes et des femmes engagés en politique, être des Africains debout et c’est cette posture qui est une position de lutte en faveur de nos populations et qui donne un sens à la Politique et à l’action de gouverner

P a r M m e F a t i m é R a y m o n n e H A B R E