« CHRONIQUE AFRIQUE DEBOUT » : AOUZOU : Convoitises, enjeux et guerre autour d’un territoire.

Très souvent, appelée la « bande » d’Aouzou, de manière incorrecte et réductrice, ce territoire est bien plus qu’une bande, car sa superficie est trois fois plus grande que la Belgique (30.528 km2), deux fois le Togo (56.785 km2) par exemple. Il s’étend sur 120.000 km2, d’une longueur de plus de 1.000 km et d’une largeur de 150 km, situé sur les confins de la frontière entre le Tchad et la Libye. Peuplé de 6.000 à 7.000 habitants, ce territoire se partage entre zones désertiques et oasis dont la plus importante est le village d’Aouzou.

Aouzou a été très célèbre en Afrique, et partout dans le monde, en raison de son occupation par l’armée libyenne en 1973, mais surtout par le refus de cette occupation-annexion par le Président Habré et par la guerre qui a opposé le Tchad à la Libye mobilisant de nombreuses institutions africaines et internationales sans compter de nombreux pays pour la résolution du différend territorial entre les deux pays. Lequel différend a dégénéré en un conflit international armé et à l’occupation par l’armée libyenne, de plus de la moitié du territoire tchadien. Cette guerre entre le Tchad et la Libye, la première entre deux pays africains à cette échelle, a aussi mobilisé l’attention des opinions publiques sur le plan africain et international.

Le 3 février 1994, la Cour Internationale de Justice de La Haye (CIJ) a rendu son verdict sur le différend territorial qui lui a été soumis par le Tchad et la Libye. Par seize voix contre une, la CIJ a tranché le litige qui a fait couler beaucoup de sang, causé de milliers de morts, détruit villes, villages, infrastructures, faune et flore. Quel a été le verdict de la haute juridiction ? L’arrêt rendu, tient sur 11 lignes et dispose :

1) « Dit que la frontière entre la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste et la République du Tchad est définie par le Traité d’amitié et de bon voisinage conclu le 10 aout 1955 entre la République française et le Royaume Uni de Libye.

2) Dit que le tracé de cette frontière est le suivant : du point d’intersection du 24 Méridien et du parallèle 19° 30’ nord, une ligne droite allant jusqu’au point d’intersection du tropique du Cancer et du 16° méridien Est ; et de ce dernier point une ligne droite allant jusqu’au point d’intersection du 15° méridien Est et du 23° parallèle nord. Ces lignes sont indiquées, à titre d’illustration, sur le croquis N° 4 reproduit dans l’arrêt. »

Premier constat intéressant : dans l’arrêt, le territoire Aouzou n’est pas cité par les juges de la CIJ, son nom ne figure nulle part dans ses dispositifs. Elle n’est pas citée comme étant le point de discorde, la zone revendiquée à la fois par la Libye et le Tchad. C’est une remarque fondamentale. Mais alors, pourquoi parle-t-on de l’affaire de la « bande d’Aouzou » ?

Il est important de comprendre que la présentation médiatique du différend opposant la Libye et le Tchad était organisée autour d’abord, d’une réduction du territoire Aouzou en une « bande », et, par la mise en avant, sur le plan politique et médiatique d’une revendication territoriale sur « la bande d’Aouzou » de la part de la Libye après son occupation militaire du dit territoire

Dans son refus de cette politique d’annexion forcée du territoire Aouzou par le régime de Kadhafi, le Président Hissein Habré n’a eu de cesse de dénoncer une politique d’expansion, d’occupation plus large, plus importante de la part de Kadhafi. Aucune réaction sérieuse de la fameuse communauté internationale malgré le constat sur le terrain - en 1980, soit 7 années après leur pénétration à Aouzou - que les forces militaires libyennes avaient, de fait, annexé toute la partie Grand Nord du Tchad, la palmeraie de Faya incluse. Cette annexion de plus de la moitié du territoire tchadien soit plus de 600.000 km2 coïncidait curieusement avec le tracé de la ligne du 16ème parallèle défini par la France comme étant les limites de son intervention. En clair, la théorie du 16ème parallèle était la matérialisation sur le terrain du deal franco-libyen pour céder le grand Nord du Tchad à la Libye. En contrepartie, les compagnies pétrolières françaises retrouveraient toutes leurs parts de marchés dans l’économie libyenne, dans le pétrole libyen et dans les contrats d’équipements, en particulier d’armements.

On voit donc se mettre en place, autour de l’annexion du territoire Aouzou et de l’extension de cette occupation sur des territoires beaucoup plus vastes, une politique de la confusion parfaitement organisée sur le plan médiatique par une minimisation de la zone occupée qui devient une simple bande pour les médias françafricains et occidentaux, et, sur le plan politique, en masquant les véritables objectifs de la présence militaire libyenne au Tchad. Pire que cela, la France et ses hommes politiques se mettront du côté de Kadhafi pour essayer de rendre irréversible l’annexion, en l’aidant politiquement, diplomatiquement, voire militairement comme l’ont révélé deux généraux français ; feu Chevance Bertin et Jean Grangeon sur la politique de la France dans cette guerre consistant d’une part, à limiter strictement toute aide militaire aux forces armées tchadiennes pour les empêcher de remettre en cause le deal politique avec Kadhafi et d’autre part, à indirectement aider militairement les forces de Goukouni, alliées des Libyens et cautionnant l’occupation du territoire national par l’armée libyenne.

La situation politique, diplomatique, et militaire sur le terrain révélait l’ampleur des complicités en faveur de la Libye. Les médiations du Comité de l’OUA pour la résolution du différend sur « la bande d’Aouzou » ne pouvaient rien imposer à Kadhafi, ni exiger son retrait des territoires occupés. La Libye démultipliait ses forces, consolidait cette occupation par d’importants investissements comme la construction de bases militaires et d’aéroports en plein territoire tchadien, par aussi, la disparition de l’administration tchadienne au profit des comités populaires libyens. Des pièces d’identité libyenne étaient distribuées aux populations des zones occupées, de même que des containers de tenues libyennes et des exemplaires du livre vert étaient offerts à tous. Dans la zone d’Aouzou et aussi ailleurs notamment du côté de Wour, des ingénieurs russes et des allemands de l’Est envoyés par les Libyens, explorent le territoire sur le plan géologique, évaluent les ressources en eau, « une richesse inestimable qui va bientôt manquer à la Libye" selon les propos de Kadhafi. Des richesses minières comme l’or, l’uranium, le souffre et autres sont confirmées. La Libye fabriquera des allumettes avec le souffre de Aouzou et les vendra sur l’ensemble de son territoire.

Dans la guerre diplomatique qui opposait les deux pays, la position libyenne se caractérisait par un refus catégorique d’exposer aux médiateurs, ses arguments juridiques pour justifier ses prétentions sur Aouzou. En outre, la Libye refusait catégoriquement la compétence de la Cour Internationale de Justice de la Haye pour solutionner le différend territorial. Qui pouvait faire changer d’avis Kadhafi ? Ce dernier savait que ses prétendus droits sur Aouzou étaient inexistants et c’est la raison pour laquelle, il a opté pour une politique du fait accompli, d’une occupation armée. Il est arrivé grâce à sa puissance financière à faire plier le pouvoir français et à en faire un complice. Il contrôlait totalement les médiations menées par les institutions africaines, et perturbait ou torpillait toute autre initiative. Par la puissance de ses pétrodollars, il comptait rendre irréversible la mainmise sur tout le grand Nord du Tchad. De fait, il n’était plus question du seul territoire Aouzou.

Ces explications sont précieuses pour comprendre que toutes les cartes étaient entre les mains d’un Kadhafi hyperpuissant politiquement, financièrement, diplomatiquement et militairement. Il avait déjà « mangé » la moitié des 1.284.000 km2 du Tchad. Face à cette situation extrêmement grave et cruciale pour l’avenir du Tchad menacé dans son existence même par la Libye, le Président Habré a compris que le destin des populations tchadiennes était en train de se jouer. Il avait compris que le Tchad n’avait pas la force corruptrice d’un Kadhafi qui annihilait toutes les médiations pour résoudre le conflit de manière pacifique.

Toutefois, il est utile de rappeler et de souligner que le Tchad a toujours privilégié la recherche d’une solution pacifique à l’occupation de son territoire. Si le régime de Tombalbaye avait fermé les yeux sur l’occupation du territoire moyennant des milliards versés par Kadhafi, dès sa chute, le nouveau pouvoir militaire qui a pris sa succession agira en 1977, en adressant une plainte à l’Organisation de l’Unité Africaine au sujet de l’occupation d’Aouzou. L’OUA crée un comité ad hoc chargé de régler le différend. Le comité est resté saisi douze ans de cette plainte sans résultat. En 1978, le Tchad se plaint à nouveau à la 33 ème session de l’Assemblée Générale des NU de l’occupation d’Aouzou, partie intégrante du territoire national. Puis ainsi de suite, chaque année de 1982 à 1987, le Tchad a saisi les institutions onusiennes de l’occupation d’une partie importante de son territoire. Le gouvernement du Président Habré a régulièrement informé le Conseil de Sécurité que la Libye n’avait « jusqu’à ce jour, fourni aucun dossier à l’OUA pour justifier ses prétentions sur Aouzou. De plus, la Libye s’est aussi abstenue de participer aux travaux du comité d’experts crée par l’OUA en 1978. Devant le Conseil de Sécurité, le Tchad n’a eu de cesse de réitérer sa demande de réunion d’urgence pour examen de la situation grave qui prévalait, en 1982, 1983, 1984,1985, 1986. Tout cela démontre que le Tchad n’a jamais varié sur sa volonté de trouver une solution pacifique au différend territorial avec la Libye.

La Libye, pour sa part, explique qu’elle ne souhaite pas s’exprimer devant le Conseil de Sécurité, parce que c’est une instance politique, qui ne pouvait statuer sur le conflit qui l’oppose au Tchad.

Le Président Hissein Habré avait compris, aux termes des nombreuses démarches diplomatiques, de plaintes, de saisines de différents organes, que le rapport de forces ne lui était pas favorable, que la Communauté Internationale était constituée de pays défendant chacun leurs propres intérêts commerciaux avec la Libye. Le Président Habré était face à l’histoire et il n’y avait que deux alternatives : soit faire changer le rapport de forces militaires sur le terrain, en s’engageant à récupérer chaque pouce du territoire occupé, soit, accepter l’annexion de la moitié du Tchad, et sceller le sort et le destin des populations tchadiennes, accepter que le grand Nord soit une province libyenne comme le souhaitait le Président Mitterrand.

Il choisit le combat politique et militaire pour l’intégrité territoriale du Tchad. Toute la région Nord était occupée par l’armée libyenne et les éléments de la rébellion de Goukouni, Acheikh Ibni Oumar et autres forces auxiliaires. Les forces armées libyennes au Tchad comptaient 10.000 hommes, des bases militaires fortifiées, des avions de chasse, des chars et une quantité impressionnante d’autres matériels de guerre. La guerre Tchad-Libye a commencé par la reconquête du Nord occupé, soit un territoire de plus 600.000 km2. Elle a opposé les forces gouvernementales du Président Habré à l’armée libyenne, ville par ville, points stratégiques les uns après les autres et se termina en ce qui concerne la libération du territoire national, par la libération, le 8 août 1987 repoussant une attaque libyenne sur Bardaï, les forces tchadiennes lanceront une offensive militaire extraordinaire qui aboutira à la récupération du territoire Aouzou.

Dans sa guerre contre le Tchad, la Libye avait considérablement renforcé ses deux bases militaires fortifiées, celle de Maaten Es Sara et de Tanoua. Dotées d’aéroports militaires, elles étaient le point de départ pour les avions qui bombardaient le Tchad sans relâche des jours et des jours. La bravoure et le courage des fils du Tchad qui ont versé leur sang pour leur pays et la détermination politique de ne céder aucun pouce du territoire à un pays étranger a permis la victoire sur les forces libyennes. Aouzou fut libérée mais Aouzou a été bombardée jour et nuit par l’aviation libyenne pilotée par des mercenaires recrutés dans le monde entier par un Kadhafi désormais à genoux, fou et enragé. Il a vu sa puissante armée morflée, tout son État-major miliaire et plusieurs centaines d’hommes faits prisonniers. Le territoire national était libéré mais bombardé nuit et jour. Le Président Habré avait compris que la récupération et la sécurisation militaire d’Aouzou face à la folie destructrice d’un Kadhafi humilié, passait par la destruction des bases militaires libyennes, en particulier celle de Maaten Es Sara en territoire libyen.

C’est ainsi que fut lancée, le 5 septembre, une offensive militaire audacieuse, pleine de risques. Les forces gouvernementales tchadiennes pénétrèrent en territoire libyen et attaquèrent cette base militaire. Pris de court et totalement surpris par une telle audace, les militaires libyens ne purent défendre leur base qui fut entièrement détruite.

Cette incursion en plein territoire libyen, cette capacité des forces tchadiennes à porter la guerre en territoire libyen a été un message politique fort à Kadhafi, désormais édifié sur la faiblesse de son armée et sur la détermination du Président Hissein Habré à défendre l’intégrité territoriale du Tchad. La leçon de Maaten Es Sarra fut bien assimilée par Khadafi et par son staff politique et militaire. Il avait perdu la guerre contre le Tchad, ce fut aussi la fin de son aventure africaine, la fin de sa politique d’expansion et de déstabilisation en Afrique. Il a subit aussi le contrecoup de cette lourde défaite militaire, sur le plan intérieur où les populations libyennes ont perdu beaucoup de leurs fils dans cette folle guerre menée par Kadhafi. Les élites et les grandes familles tribales libyennes avaient pris conscience de leur vulnérabilité et du coût des aventures militaires de Kadhafi ; elles prirent peur aussi, et eurent conscience que la guerre pouvait désormais les atteindre à l’intérieur de leurs villes, et les toucher directement.

Aouzou a été le point d’entrée de l’armée libyenne au Tchad, elle fut aussi sa porte de sortie.

Malgré sa victoire politique et militaire sur l’agresseur Kadhafi, le Président Habré avait aussi compris que les moyens militaires, économiques du Tchad étaient très limités et en aucun cas comparables, à ceux de la Jamahiriya arabe libyenne meurtrie et humiliée par cette défaite historique. C’est un Kadhafi déchaîné, fou de rage, qui utilisait tous ses moyens, multipliant les initiatives de toutes sortes pour se venger du régime Habré. Tout le nord du Tchad fut soumis quotidiennement à des bombardements, les deux plus grandes villes du pays, Ndjamena et d’Abéché, subirent elles aussi, des bombardements des Tupolev 22 libyens.

Grace à son engagement politique, grâce à son intégrité, à son intelligence, à son courage politique, mais aussi grâce à sa force mobilisatrice du peuple tchadien, des forces armées tchadiennes, il a pu les rassembler et réaliser l’impossible. Vaincre la Libye, récupérer le territoire, et faire prisonniers tout l’Etat-Major libyen et de centaines de soldats libyens.

Cette victoire militaire extraordinaire venait de bouleverser totalement le rapport de forces militaires sur le terrain. Désormais, le Président Habré avait entre ses mains de nombreuses cartes pour agir.

Le Tchad qui venait de renverser totalement la donne, va constater que l’effondrement de l’armée libyenne, la totale déconfiture de Kadhafi ont provoqué chez ses souteneurs et obligés de nombreuses réactions très révélatrices de leur parti-pris durant l’occupation libyenne.

C’est ainsi que, le Quai d’Orsay déplore la reprise de la guerre par le Président Habré. M Charles Hernu, ministre de la défense ira jusqu’à déclarer que le Tchad était l’agresseur. Ces états d’âme des autorités françaises s’expliquent, car elles avaient conclu un deal avec Kadhafi sur le dos du peuple tchadien, et le renversement de la situation remettait en cause le deal et ses avantages commerciaux pour la France.

De nombreux pays se bousculeront non pas pour soutenir l’action de l’armée tchadienne qui avait dégagé de son territoire, l’occupant et l’agresseur libyen, mais plutôt, pour offrir leurs bons offices pour sauver la face à Kadhafi. Quand la diplomatie rime avec la perfidie !

Le Président Habré voulait profiter de cette position forte pour forcer la Libye à accepter que le différend qui les oppose soit soumis à la Cour Internationale de Justice de la Haye.

Le Tchad, les populations tchadiennes qui avaient envoyé leurs fils participer à la division Leclerc, lors de la seconde guerre mondiale, ont été ceux qui ont, parmi les premiers, forcé les barrières allemandes autour de Paris pour sa libération. La France les avait trahis et a agi pour favoriser l’annexion du grand Nord par Khadafi, un grand Nord que Mitterrand qualifiait « de zones désertiques remplies de cailloux » pour justifier sa forfaiture. C’est la raison pour laquelle, entouré de faux amis, le Président Habré savait que seule une décision de la CIJ pouvait sécuriser à jamais le Tchad et ne plus permettre que le prétexte Aouzou soit utilisé par le régime libyen pour l’agresser et l’annexer. Il avait aussi présent à l’esprit que le Tchad avait de maigres ressources (le Pétrole ne sera exploité qu’en 2003) et que la guerre était un gouffre financier.

Kadhafi s’est toujours opposé à la saisine de la CIJ et rien, ni personne ne pouvait l’y contraindre, mais désormais, l’onde de choc politique et diplomatique provoquée par la très lourde défaite militaire de l’armée libyenne, se révélait être une véritable catastrophe dans le monde arabe et se répercutait sur les relations entre l’Afrique noire et le monde arabe, teintées comme chacun le sait de préjugés, de mépris et de racisme. Le Président syrien Hafez Al Assad en visite en France, dira à Mitterand : « Nous ne pouvons accepter ce qui se passe entre le Tchad et la Libye ; il faut nous débarrasser de Hissein Habré. »

La solidarité arabe s’exprimera en faveur de Kadhafi pour essayer de trouver une solution ; Alger, Tunis, Rabat vont déployer leur savoir faire diplomatique entre les deux pays.

C’est ainsi que, le 31 août 1989, sera signé l’accord-cadre d’Alger entre les deux parties. Un cessez-le-feu est conclu, le Tchad et la Libye s’engagent à régler leur différend territorial par des moyens politiques, la négociation, les médiations dans un délai d’un an. De plus, et, c’est la nouvelle donne majeure : si, après un délai d’une année, le différend n’est pas réglé, alors, la saisine de la Cour Internationale de justice de la Haye sera automatique, et la Libye sera tenue d’accepter la compétence de la CIJ. L’accord-cadre d’Alger sera enregistré au Secrétariat de l’Organisation des Nations Unies et notifié à l’Organisation de l’ Unité Africaine.

Après la victoire militaire, l’Accord-cadre d’Alger illustrait parfaitement que le rapport de forces avait changé de camp, Kadhafi et ses amis ruminaient leur rage. Le délai d’un an, ne pouvait, compte tenu de l’ampleur de la défaite libyenne, être un signe d’espoir de paix. Bien au contraire, le délai d’un an était pour Kadhafi, ses soutiens et les faux amis du Tchad comme la France, le délai pour faire tomber le régime du Président Habré. C’est ce nouveau deal qui a poussé Kadhafi à accepter de signer l’Accord-cadre d’Alger. Faire tomber le régime du Président Habré et faire renoncer à la saisine de la CIJ par une négociation avec le nouveau pouvoir inféodé à la Libye et à la France.

La coalition des Etats pro-kadhafi échoua et le Président Habré ne cédera à aucune des multiples démarches initiées par plusieurs Chefs d’Etat africains au nom de Kadhafi, lui proposant des millions de pétrodollars pour renoncer à la défense des intérêts du Tchad.

Certains de ses collaborateurs furent approchés par les agents de la Libye, quelques-uns ont trahi d’autres non.

Le 3 septembre 1990, le délai d’un an a expiré, le gouvernement du Tchad va déposer au Greffe de la Cour Internationale de Justice, une requête introductive d’instance contre la Libye. Cette dernière reçoit du Greffier de la CIJ, une copie certifiée conforme de la requête déposée.

Au cours d’une réunion tenue par le Président de la CIJ, le 24 octobre 1990 avec les deux parties, le Président de la Cour explique que les deux Etats ont déjà notifié à la Cour, l’Accord d’Alger et que, désormais tous les éléments sont réunis pour que la procédure puisse commencer et se poursuivre. Par une ordonnance du 26 octobre 1990, la Cour a décidé que, chacune des deux parties déposeraient un mémoire et un contre mémoire dans les mêmes délais.

Nous sommes le 27 octobre 1990, une nouvelle victoire très importante venait d’être remportée par le Président Habré. La Libye devra faire face à la justice internationale pour démontrer ses prétendus droits.

Le Président Habré a permis par sa clairvoyance et en menant cette action judiciaire jusqu’à un point de non retour, que le Tchad puisse faire valoir ses droits sur l’ensemble de son territoire par la Cour Internationale de justice et ce pour toujours et à jamais.

Rappelons que la tentative de Coup d’Etat co-organisé par la France, la Libye et le Soudan, à travers la cellule de la DGSE au Tchad avait déjà commencé puisque Idriss Deby, déjà en avril 1989, reçut une armée clé en mains au Soudan et attaquait les forces armées tchadiennes. Il séjournait régulièrement en Libye, dans les jardins de Kadhafi, et réceptionnait des tonnes de matériels, de l’argent, des recrues de toutes sortes pour faire tomber le régime du Président Habré conformément au deal précédant l’Accord d’Alger. Paris, Tripoli et Khartoum, à l’unisson pour faire tomber Habré devenu l’ennemi commun à abattre par tous les moyens.

Au moment où le gouvernement du Président Habré faisait face à l’armée de mercenaires soudanais et aux éléments de la base militaire française désormais au service de Deby, il veillait aussi, qu’auprès de la Cour de la Haye, la requête du Tchad soit enrôlée et défendue par l’équipe d’experts, de juristes et avocats qui ont, sans relâche, travaillé sous la conduite et la détermination du Président Habré à défendre les intérêts du Tchad jusqu’au bout en faisant face à toutes sortes de tentatives de déstabilisation de son pouvoir.

Chacun peut réaliser ce qui se jouait en toile de fond. Une véritable course contre la montre se jouait autour de l’affaire Aouzou, de la saisine de la CIJ et surtout de l’avenir du Tchad compte tenu des véritables objectifs de la présence libyenne au Tchad. Dès lors, Il m’a semblé très important d’exposer l’argumentation de la Libye devant la Cour Internationale de Justice ; elle édifiera de nombreux Tchadiens et Africains sur la confusion entretenue à dessein par ceux-là même qui ont aidé la Libye dans son occupation-annexion, qui ont soi-disant mené une lutte contre l’impérialisme français et américain et sacrifié la vie de milliers de jeunes Tchadiens mobilisés sur des bases politico-ethniques.

Devant la Cour, la question posée n’était pas de savoir si le territoire d’Aouzou appartenait au Tchad ou à la Libye. La question était de savoir où se situait le tracé de la frontière entre les deux pays. Autrement dit, il est important de savoir que la Cour relève que « la Libye, dans ses conclusions, énonce que, pour sa part, il n’existe aucune frontière entre la Libye et le Tchad et allègue qu’elle a un titre incontestable sur tout le territoire situé sur une ligne qui suit sur une grande partie de sa longueur le 15°parallèle Nord". La Libye expose aussi qu’elle ne reconnait aucun accord international qui fixe la frontière.

En clair, la Libye revendique devant la CIJ, tout le B.E.T. (Borkou-Ennedi-Tibesti) ; pour elle, s’il y a une frontière entre la Libye et le Tchad, elle est bien loin au sud de la palmeraie de Faya. Et, selon ses prétentions, si son tracé est validé et la frontière posée au sud de Faya, alors, de fait, Faya, Fada, Ounianga, Zouar, Bardai, Aouzou - autrement dit tout le Borkou-Ennedi-Tibesti - seront des territoires libyens. Voilà la revendication libyenne défendue par son collège d’experts et de juristes devant les instances de la CIJ. Encore une fois, disons que cette revendication coïncide parfaitement avec la position française dans le conflit Tchad/Libye. En effet, de son côté, la France avait situé sa zone d’intervention au sud de la ligne du 16ème parallèle, quand la Libye affirme que sa frontière avec le Tchad commence au 15° parallèle Nord. Troublante coïncidence ! Cet éclairage est important pour que la jeunesse tchadienne et africaine comprenne le jeu sordide et cynique qui se jouait dans cette guerre. Ci-joint un croquis dressé par la CIJ montrant le tracé de la frontière selon la Libye et indiquant aussi la position du Tchad. Ce croquis fait partie de l’Arrêt de la CIJ. (Cliquez pour voir…..)

Seize sur dix-sept juges de la Cour ont donné raison au Tchad, totalement et définitivement. Le seul juge ad hoc qui a donné raison à la Libye a été le juge brésilien désigné par la Libye puisque chaque partie pouvait en nommer un. Le Tchad avait désigné un juge égyptien.

L’Affaire Aouzou a démontré, de manière capitale, la place du leadership dans la défense des intérêts d’un pays. C’est toujours par un homme politique qui s’engage, qui sacrifie sa personne pour un idéal que tout peut être possible. Ce n’est pas le Droit qui vous donne la force, c’est très souvent, en particulier au plan international, c’est la force qui vous permet de vous défendre et d’accéder au Droit.

Le gouvernement du Président Habré a bouclé la procédure, le 27 octobre 1990, auprès de la CIJ, une procédure qui, au finish, a permis au Tchad de confirmer ses droits sur ses 1.284. 000 km2. Ce fut une belle victoire pour le Tchad, pour tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour leur pays, ce fut un nouveau point marqué contre ses ennemis.

Un mois plus tard, fin novembre 1990, il a quitté le pouvoir. Dans cette guerre contre les visées expansionnistes de Kadhafi qui considérait le Tchad comme « un espace vital » pour la Jamahiriya, il lui a fallu être un homme de convictions, un patriote sincère, qui a résisté aux pétrodollars libyens, qui a dû faire face aux trahisons, aux faux amis, aux pièges de toutes sortes.

Aucun Chef d’Etat africain n’a eu son parcours, aucun n’a eu à faire face à autant d’enjeux et de défis politiques, militaires, juridiques, diplomatiques avec très peu de moyens. Le 4 février 1994, la CIJ rend public son verdict, annonce donner gain de cause au Tchad et fait triompher le combat politique et patriotique du Président Habré qui vit déjà depuis 4 ans au Sénégal. Il aura refusé d’être un Président françafricain fantoche bradant les intérêts nationaux, se cramponnant au pouvoir au prix de mille et une compromissions, aura sacrifié de sa personne pour sa patrie, le Tchad, et pour la défense de la dignité et de l’honneur de l’homme noir. Dans son livre « Coups et blessures » M Roland Dumas, ancien ministre des Affaires Etrangères de Mitterand au moment de la guerre entre le Tchad et la Libye écrit à la page 296 au sujet d’une rencontre avec Kadhafi pour parler des termes du deal franco-libyen : « Nous sommes bien d’accord, vous ne dépassez pas le 15° parallèle. Et pour notre revendication sur Aouzou ? dit Kadhafi. La CIJ reconnaitra vos droits ! lui répond Dumas, qui poursuit : effectivement, Kadhafi a gagné, la CIJ a attribué la bande d’Aouzou à la Libye, compte tenu des titres anciens. » Fin de citation. Mensonge, falsification, imposture d’un homme, avocat, ancien ministre, ancien président du Conseil Constitutionnel français et qui ose écrire de faux témoignages dans des prétendues mémoires. Pourquoi est-il si facile de truquer la Vérité ? Pourquoi est-il si facile d’écrire tout et n’importe quoi sur l’Afrique ? Parce que tout simplement le système médiatique occidental accorde une présomption de vérité à tout propos qui est tenu sur l’Afrique par un homme appartenant au sérail des pays dominants du Nord. Indignons-nous et écrivons notre propre histoire !

Par Mme Fatimé Raymonne Habré