« CHRONIQUE AFRIQUE DEBOUT » : Affaire Sarkozy-Kadhafi ou la face africaine des Présidents français.

L’affaire de l’argent libyen qui a servi à financer la campagne électorale de Nicolas Sarkozy en 2007 a connu, après 10 ans dont 5 années d’enquête, une forte accélération avec une garde à vue suivie d’une mise en examen d’un ancien Président de la République pour corruption passive, recel de fonds publics libyens et financement illégal d’une campagne électorale. Une mise en examen accompagnée d’un contrôle judiciaire lui interdisant de se rendre en Égypte, Libye, Tunisie, Afrique du Sud et de rencontrer neuf personnes impliquées dans l’affaire dont ses deux principaux collaborateurs, Brice Hortefeux, Claude Guéant et son ex-épouse.

Du jamais vu sous la Vème République ! Le tout est d’une extrême gravité et, si cette affaire se termine par une condamnation de Nicolas Sarkozy, sans conteste, ce sera le plus gros scandale politico-financier en France.

Une relation ancienne unit la France et la Libye de Kadhafi ; un Chef d’Etat mis au ban de la communauté internationale pour financement du terrorisme et réhabilité en 2003 quand Kadhafi reconnait sa responsabilité dans les deux explosions des vols d’UTA et de Lockerbie ayant entraîné la mort de plus de 300 personnes, et indemnise les victimes. Aussi, à partir de 2005, la Libye redevient un formidable eldorado pour les Européens.

En 2007, Sarkozy accueille Kadhafi à Paris pour une visite de 5 jours, d’une manière insensée, exécutant tous ses caprices : tente plantée dans les jardins de la résidence Marigny, blocage d’une partie de la place de la Concorde pour une promenade de Kadhafi, visite privée du Louvre, déploiement des amazones à l’Elysée, etc...

C’est ainsi que « la bande d’assassins » a été accueillie en grande pompe, avec tous les honneurs de la République française parce qu’expliquait Nicolas Sarkozy, la Libye de Kadhafi était désormais un partenaire potentiel et sérieux pour son projet de l’Union autour de la Méditerranée (UMA), pour les questions de migration, de lutte contre le terrorisme et les juteux contrats commerciaux notamment d’armement évalués par l’Elysée, en décembre 2007, à 10 milliards d’euros.

C’est donc sous ce nouveau climat qu’est née cette affaire de financement de la campagne électorale de Nicolas Sarkozy, candidat à l’élection présidentielle.

C’est un dossier lourd et d’une gravité inouïe. Les chefs d’accusation sont particulièrement graves ; financement illégal d’une campagne, autrement dit, les juges ont posé qu’il y a eu une dérogation aux règles permises pour le financement d’une campagne électorale, le recel de détournement de fonds publics libyens signifie que les juges ont des soupçons de financement par un pays étranger en l’occurrence la Libye. De nombreux éléments d’enquête en France et en Libye ont permis aux juges d’asseoir leur argumentation. Un autre élément a été important dans cette affaire ; il concerne la nature des relations franco-libyennes qu’il convient de bien re-situer, car elles sont loin d’être paternalistes, d’être celles « du cavalier et de sa monture » comme elles le sont avec les Chefs d’Etat de l’Afrique Subsaharienne qui sont sous la menace continue de coups d’Etat, d’assassinats, d’actions militaires des barbouzes de toutes sortes. Cette donnée qui explique la présence d’écrits si rares dans les affaires de corruption et le danger qu’ils représentent, a déjà entouré la scène de cette affaire de plusieurs cadavres.

Il faut aussi signaler la position de Sarkozy qui consiste en une dénégation totale, pire un déni calamiteux, voulant s’abstraire complètement de ce qu’il a fait, multipliant les punchlines au sujet de sa mise en examen, il finit par glisser sur plusieurs grossiers mensonges démontrés par bon nombre de médias dès le lendemain de son argumentaire. Cet homme politique a fait abaisser la fonction présidentielle en France, en s’entourant de personnes peu recommandables avec le signifiant argent qui colle à sa personne. C’est d’une épouvantable visibilité, une attitude pathologique, une spécificité de Nicolas Sarkozy. En outre, personne ne peut imaginer que ses collaborateurs, sans son aval, se soient engagés dans l’affaire libyenne.

Le plus important est la question de fond dans ce dossier qui expose au grand jour et aujourd’hui, dans le cadre de poursuites judiciaires, un point central et crucial des relations entre les hommes politiques français et les dirigeants africains.

Il s’agit de l’argent en provenance des pays africains qui alimente les caisses des partis politiques en France, qu’ils soient de Droite ou de Gauche. C’est ainsi que le scandale de l’argent libyen pose le problème du financement des partis politiques français par de l’argent issu des trésors publics africains. Il est ainsi question de l’utilisation par des hommes politiques français de l’argent détourné, volé aux populations africaines qui sont ainsi davantage appauvries, spoliées quotidiennement.

Le versement de cette dîme est au cœur des relations franco-africaines depuis l’époque où elle étaient dirigées par Jacques Foccart, laquelle pratique s’est perpétuée au fil du temps à travers les réseaux françafricains, portée par de nombreux mécanismes. D’ordinaire, les Africains entendent les responsables des pays riches leur asséner à longueur de temps, des leçons de bonne gouvernance. Les projecteurs se sont aujourd’hui allumés et ont mis à nu leur cynisme à considérer encore et toujours l’Afrique comme une véritable vache à lait, une pompe à fric, sans aucun état d’âme. Cette affaire permet aussi de voir le grand écart qui existe entre les discours de cette classe politique et la réalité crue vécue par les Africains.

Seuls ceux qui ont toujours agi en détournant le regard du roman trouble des relations françafricaines ou agi en complicité pour étouffer tous les scandales font semblant d’en douter...

Les Chefs d’Etat : Houphouët Boigny, Mobutu, Omar Bongo, Sassou, Bokassa, Biya, Deby, etc ont distribué bon gré, malgré gré, des millions d’euros à toute la classe politique française sans distinction. Cette corruption a été et est toujours une assurance sur la vie de leur pouvoir soumis aux fourches acérées de la françafrique du renseignement, de la menace des bases militaires françaises, sans compter le lynchage médiatique des médias françafricains. Une incroyable nasse !

Les mécanismes mis en place se déclinent soit par une kyrielle de sociétés écrans créées grâce à l’expertise française, soit par des entreprises et de prestigieux cabinets d’avocats qui mettent ainsi leur savoir-faire au service du pillage des pays africains. Le système bancaire français intervient lui aussi et participe à des montages sophistiqués dans les paradis fiscaux où atterrissent les centaines de millions de dollars des richesses minières africaines issues de l’or, du pétrole, du cacao, du fer, du nickel, de la bauxite, du bois et d’autres produits de haute valeur.

C’est pourquoi, Il est impératif de rappeler ce qu’était le système ELF, qui a permis l’installation d’une diplomatie parallèle destinée à garder le contrôle sur les pays africains. Cette société avait un objet politique et diplomatique. A cet effet, elle entretenait en son sein dans les pays africains, une branche de services secrets français. Nous avons détaillé le pillage du pétrole africain lors de la chronique sur le Pétrole. Les dirigeants d’Elf avaient aussi mis en place un système de corruption tentaculaire sur le continent africain.

En France, une plainte pour abus de biens sociaux avait lancé ce que l’on a appelé l’Affaire Elf mais force a été de constater que les protagonistes de ladite affaire ont été surtout condamnés pour avoir pris de l’argent dans la caisse. Mais la machine actionnée pour pomper les ressources financières de nombreux pays africains au profit d’une élite de dirigeants africains et d’hommes politiques français, ce système n’a pas été jugé en France. Les juges Eva Joly, Laurence Vichniesky et Renaud Van Ruymbeke, malgré leur courage, n’ont pas réussi à faire tomber la pieuvre.

La politique a besoin d’argent et les campagnes électorales sont devenues de plus en plus coûteuses. Le nerf de la guerre électorale, c’est l’argent qui permet avec les moyens qu’il offre de s’assurer une importante mobilisation ; à titre d’exemple, citons Emmanuel Macron qui aurait dépensé 17 millions d’euros pour sa campagne.

Le système des convoyeurs de fonds est aussi une autre pratique pour transporter des liquidités en France et les distribuer aux hommes politiques français. Plusieurs systèmes existent dans le convoyage de fonds : d’abord, on a la personnalité intermédiaire du Président français qui, peut être un proche ou un professionnel de l’intermédiation (Robert Bourgi, Takieddine, Djiouri etc ) qui débarque quasiment seul par vol spécial, et, repart donc avec des valises bourrées d’euros raflés dans toutes les banques de la capitale . Ce missi dominici va alors atterrir en France dans un aéroport discret, celui d’Evreux, ou du Bourget où un accueil spécial et privilégié lui est réservé. Autre possibilité, comme l’a dévoilé, M Robert Bourgi : un container de djembés remplis d’euros est envoyé en France, réceptionné, son contenu est ensuite distribué à Paris aux hommes politiques. Enfin, le convoyeur peut être, tout simplement, le Président africain en visite en France. Quelques jours avant sa visite à Paris, une commande spéciale d’euros est faite auprès de la banque de France. Les caisses d’euros sont livrées puis transférés dans des valises ou dans les mallettes présidentielles LUIS VITTON dont une seule peut prendre 850 000 dollars US.

Une précision est utile, lorsque les présidents africains arrivent en France, tous les services français compétents : douanes, sécurité et renseignements généraux connaissent dès leur départ de leur pays, l’importance de leur cargaison et les destinataires puisqu’ils séjournent dans les palaces français sous l’œil et la surveillance de la DGSE.

Chacun comprendra pourquoi Khadafi ne s’installe que, dans sa tente et dans un jardin pour se soustraire aux mini caméras et micros des services de renseignements étrangers et de la DGSE implantée dans nos pays. Dans ces hôtels parisiens, les hommes politiques français commencent leur défilé pour rendre visite au Président et prendre le cash qui leur est destiné. Certains Chefs d’Etat tiennent des carnets et les listes sont bien longues. Arrivés à l’hôtel avec de nombreuses valises pleines d’euros, le Président repart avec des valises vides. Et la presse française fait une intelligente diversion en ne parlant que des folles dépenses de la famille présidentielle africaine, passant lâchement sous silence le ballet des hommes politiques français venus prendre des fonds détournés des Trésors publics africains.

Loïc le Floch Prigent avait déclaré lors de l’affaire Elf : "que l’argent du pétrole africain coule à gogo et Elf est la plus belle pompe à financer la caisse noire des partis politiques et tous les partis politiques représentatifs en France reçoivent régulièrement par le système des convoyeurs sous une forme ou une autre, leur rosée matinale. Les Gaullistes plus longtemps au pouvoir, ont été les plus grands bénéficiaires mais quand Mitterrand est arrivé au pouvoir, je lui ai demandé les instructions ; il m’a dit qu’il vaudrait mieux rééquilibrer les choses en donnant à tous les partis."

Avant l’affaire Elf et l’affaire Sarkozy - Kadhafi, on constate que l’Afrique a également joué un rôle important dans la carrière du Président français Valery Giscard d’Estaing. Ce dernier sera battu à l’élection présidentielle de 1981 par Mitterrand, sa défaite est due à ses relations personnelles avec Bokassa alors qu’il était Ministre des finances. Il avait accepté quelques plaquettes de diamants offertes à Bangui par Bokassa, Président à vie puis Empereur de la Centrafrique. Le 10 octobre 1979, sous le titre " Quand Giscard empoche les diamants de Bokassa”, le Canard enchaîné révéla les cadeaux de pierres précieuses reçus par VGE en publiant à l’appui de ses dires, un fac-similé d’un bon de commande adressé par Bokassa au Comptoir national du diamant pour des plaquettes de diamants de 30 carats destinées au Président français VGE. L’affaire prit la tournure d’un immense scandale qui causa un préjudice énorme à l’image du Président français à moins de deux ans de la fin de son septennat.

Il est intéressant de rapprocher l’attitude d’un Sarkozy qui, après avoir reçu d’importants fonds libyens pour sa campagne, s’est positionné en chef zélé d’une coalition internationale pour abattre Kadhafi, de celle d’un VGE qui, après avoir reçu lui et plusieurs membres de sa famille, des membres de son gouvernement , à plusieurs reprises, de nombreuses plaquettes de diamants, a ordonné d’écarter Bokassa du pouvoir par une action de commandos ; la fameuse Opération Barracuda dont l’une des missions confiées aux parachutistes était de s’emparer des archives de Bokassa relatives aux cadeaux. Le Canard Enchaîné hier, Médiapart aujourd’hui, ont eu le courage de révéler des scandales qui ont provoqué la chute aux élections présidentielles d’un candidat et d’un président sortant, mis en cause.

Il est surprenant de voir que Nicolas Sarkozy dans son show délirant, pendant 20 mn au journal de TF1 a mis en scène sa « colère » et s’est démené pour "dire aux français qu’il n’a pas trahi leur confiance". On peut constater qu’il a joué sur le même registre que VGE en 1979, c’est-à-dire 39 ans plus tôt, dans l’Affaire des diamants, le porte-parole de l’Elysée fait savoir que "le Président de la République fera justice de ce sujet le moment venu et dans des conditions qui répondent à la confiance que lui font les français." Étonnant !

On relève que, partout où un système de corruption perdure, en l’espèce, depuis les indépendances africaines à ce jour, c’est qu’il s’est construit, renforcé, protégé au fil du temps par des réseaux de collusions. Collusions entre les banques, les entreprises, les hommes politiques mais aussi les médias. Il n’empêche que les abus et dérives de cette caste politique ont, petit à petit, entamé son crédit et entraîné un désaveu total de l’opinion. Les hommes politiques sans cesse impliqués dans des affaires sulfureuses ont perdu leur toute puissance, affaiblissant, par là même, le pouvoir exécutif.

C’est ainsi que Jacques Chirac fut le premier Président à être traîné devant les tribunaux après avoir quitté la présidence. Cet épisode a ouvert la voie à de nombreuses poursuites initiées par les juges contre les hommes politiques ; c’est ce que l’on a appelé "le pouvoir des juges”.

Comme chacun a pu s’en rendre compte, les enjeux sont très importants dans l’affaire Sarkozy et remarquons le profil très bas adopté par la classe politique française qui s’est planquée dans les tranchées pour éviter tout commentaire sur cette affaire. Tout simplement, parce que tout le monde a fait comme Sarkozy. L’argent gabonais, ivoirien, congolais, tchadien a coulé et coule encore abondamment sur les rives de la Seine. L’onde de choc des conséquences de cette affaire s’est propagée de l’Elysée, à Bercy, aux RG sans compter les grandes multinationales des réseaux françafricains.

La situation est très grave car l’Etat français a englouti dans ses entrailles l’argent des fonds publics africains pendant plus de cinquante ans. Il en a cruellement besoin et il a organisé avec bon nombre de ses services cette corruption, ce pillage sur plus d’un demi-siècle et ce, quelle que soit la sensibilité de ceux qui étaient à la tête de cet Etat. Autrement dit, les mécanismes mis en place pour pérenniser cette corruption de la classe politique sont inscrits dans son ADN. Est-il possible, dans ces conditions, de voir la vérité être dite enfin, au grand jour, Sarkozy jugé, condamné et mis en prison ? On peut en douter sérieusement. De Valéry Giscard D’Estaing à Nicolas Sarkozy, on a vu la démocratie française être impuissante, face au naufrage de ses hommes politiques bradant les valeurs et principes de leur pays sous l’autel de l’argent et des richesses volées aux peuples d’Afrique, et se réfugiant derrière la raison d’Etat pour ne pas répondre de leurs actes. Toutefois, déjà mis en examen, dans plusieurs autres affaires, l’image de Sarkozy sérieusement ternie, n’en sera que plus dégradée au sortir de cette affaire.

Ce dossier de l’argent libyen sera un facteur profond et durable de défiance des citoyens français à l’égard des hommes politiques encore plus discrédités.

Cette affaire du financement des partis politiques français par l’argent des fonds publics africains m’amène à m’interroger sur le rôle du FMI et de la Banque Mondiale dans nos pays. Si l’on sait que le FMI dont l’une des missions est de suivre les finances publiques des pays membres, qu’en outre, cette institution avec plus de 800 économistes, envoie régulièrement ses experts pour inspecter les comptes des pays africains. On peut souligner qu’elle ne pouvait ignorer cette évasion de capitaux en direction de l’hexagone pour alimenter les caisses noires des partis politiques français. Pourquoi n’a-t-on alors jamais entendu un mot sur cette question ? De même, les responsables de la Banque Mondiale ne se sont jamais étonnés du faible rendement de l’exploitation pétrolière dans les pays où ELF avait installé sa machine à piller non seulement le pétrole mais aussi les revenus pétroliers.

La jeunesse africaine s’interroge, s’inquiète sur son avenir. Elle pense que les fruits de la croissance sont mal répartis. Ce n’est pas faux, mais qu’elle prenne aussi conscience de l’étau mis en place par la françafrique qui enserre et étouffe les Etats africains. De nombreux économistes africains ont démontré que le système du franc CFA est un non sens, une anomalie économique absolue. Par ailleurs, on a vu comment les richesses minières sont pillées, comment les contrats sont phagocytés pour nous rouler dans la farine ; comment la confidentialité des contrats est voulue et organisée pour masquer un système de corruption. On a réalisé comment une caste politique cannibale vit sur le dos des économies africaines depuis des décennies et des décennies en aspirant les fonds publics africains pour leurs partis politiques, de l’argent qui devrait servir aux étudiants, aux hôpitaux et aux enseignants. Dès lors, comment et par quel miracle, peut-on avancer et assurer un mieux être aux populations ? C’est pourquoi, les populations africaines n’ont pas besoin d’être aidées, il suffit tout simplement d’arrêter de les piller, de les appauvrir par ces multiples mécanismes implantés au cœur de nos Etats par les réseaux françafricains. Oui, agir pour mettre fin à ce pillage, c’est aussi l’une des missions primordiales de la jeunesse africaine en vue d’arracher une vraie indépendance, une vraie liberté pour un meilleur avenir.

Par Mme Fatimé Raymonne Habré

Cette chronique est publiée ce jour 31 mars 2018 par le journal Dakartimes